Utile ou pas ?

Faut-il lire Confessions d’un jeune romancier d’Umberto Eco ?

Cette semaine, on s’attaque à un auteur plus qu’éminent : Umberto Eco. Eco a réussi l’exploit de devenir un best-seller en écrivant des romans très érudits. Va-t-il nous révéler tous ses secrets dans son livre Confessions d’un jeune romancier ? Le suspens est insoutenable…

Et je suis d’autant plus heureuse de vous parler de ce livre qu’il m’a été offert par ma meilleure amie…

Titre français: Confessions d’un jeune romancier

Titre original : Confessions of a young novelist

Auteur : Umberto Eco

Parution : 2011

Sujet/objectifs : Genèse d’une idée, réflexions sur l’interprétation des textes, statut ontologique des personnages de fiction

 

Confessions d'un jeune romancier, par Umberto Eco

L’auteur

Umberto Eco est un universitaire et écrivain italien, malheureusement décédé en 2016. Il est principalement connu pour être l’auteur de 7 romans dont Le Nom de la rose, Le Pendule de Foucault, et L’île du jour d’avant. Mais Eco était aussi un brillant philosophe spécialisé entre autres dans la sémiotique (étude des signes et de leur signification), intérêt bien visible dans Confessions d’un jeune romancier

Résumé et concept

D’après ce que j’ai pu déduire, Confessions d’un jeune romancier n’est pas à l’origine un livre (je n’ai pas trouvé de version originale en italien), mais il s’agit de la traduction d’une série de conférences données par Umberto Eco à la Emoury University d’Atlanta en 2008.

Contrairement à ce que laisse entendre la 4éme de couverture, il ne s’agit pas vraiment d’un ensemble de conseils sur l’écriture, mais plutôt de réflexions d’ordre philosophiques autour de la littérature.

Le livre est divisé en 4 parties, qui doivent correspondre à 4 conférences distinctes :

  • Écrire de gauche à droite

C’est dans la première partie qu’Eco s’attarde le plus sur son expérience d’auteur. Il aborde la question des recherches pour ses romans, la naissance et la maturation d’une idée. Il parle aussi de la notion de « double codage », de textes ayant un double niveau de lecture (j’en reparlerai ensuite).

  • Auteur, texte et interprètes

Cette partie est consacrée entièrement à la notion d’interprétation. Eco donne son opinion sur les questions suivantes : un.e auteurice peut-il/elle invalider des interprétations de son oeuvre ? Existe-t-il « une » interprétation ? Y a-t-il des interprétations de textes qui sont légitimement fausses ?

  • Quelques remarques sur les personnages de fiction

Dans cette partie, la plus complexe du livre, Eco cherche à savoir pourquoi on s’émeut des aventures des personnages de fiction, alors qu’ils sont justement fictionnels. Cette section est fortement axée sur des considérations philosophiques : la nature ontologique des personnages de fiction, la notion de vérité fictionnelle, etc

  • Mes listes

Dans la dernière partie, Eco parle de son amour pour les listes, les différentes typologies de liste, les différents emplois qu’on peut en faire et cite de nombreux exemples.

Confessions d’un jeune romancier en trois idées

Je vais me concentrer sur ce qu’on peut réellement traduire en conseil d’écriture dans Confessions. Il y a beaucoup d’autres idées directrices dans ce livre (notamment sur l’interprétation des textes), mais elles sont moins en rapport avec mon thème favori : « comment apprendre à écrire ? » (et je ne suis pas sûre de leur rendre justice).

Je vais donc reprendre les trois étapes que Eco décrit, de la naissance de l’idée au développement de l’intrigue.

  • Une idée séminale, et beaucoup de travail

D’après Umberto Eco, ses romans germent souvent d’une ou plusieurs images qui l’ont frappées personnellement : que ce soit un lutrin dans un cloitre, ou le fameux pendule qu’il avait vu à Paris trente ans plus tôt. Dans tous les cas, la ou les images ne sont qu’un point de départ, et il peut les laisser maturer longtemps avant qu’elle ne se regroupent pour former un idée concrète de roman. Le lutrin, c’est à 16 ans que Eco l’a croisé, il a fallu 40 ans pour qu’il se matérialise.

Sur le temps et l’effort qu’il faut pour qu’une idée prenne corps, j’ai particulièrement apprécié l’anecdote qu’il raconte sur Lamartine. A priori Lamartine parlait d’un de ses meilleurs poèmes en disant qu’il « lui était venu tout achevé, dans une soudaine illumination, une nui où il errait dans les bois ». Sauf qu’après sa mort, on a trouvé des piles de versions différentes de ce poème, écrit au cours de plusieurs années. Tout roman demande son lot d’écriture et de réécriture, même si ce travail est invisible ensuite pour les lecteurices.

  • Des recherches pour créer un univers

Plus précisément, Eco insiste sur la quantité de recherches et de travail préparatoire qu’il effectue avant d’écrire un roman. Il qualifie cette phase de « gestation littéraire », plusieurs années au cours desquelles il accumule des plans, des croquis de visages, des idées, des images et des mots. D’après ce qu’il explique dans Confessions, il a besoin de visualiser en détail les lieux (qu’ils soient réels, comme les rues de Paris ou inventés comme le monastère du Nom de la Rose), les personnages, la chronologie, etc. Cette visualisation, qui contient d’ailleurs beaucoup de détails qu’il n’inclue pas forcément dans ses romans, est nécessaire à son processus d’écriture. Une fois qu’il a son idée, l’histoire nait des limites imposées par son univers.

Même s’il n’est pas forcément pertinent de faire plusieurs années de recherche par roman comme lui (j’en reparle plus bas), faire des recherches et visualiser précisément son univers est un bon moyen de débloquer son inspiration…

  • Des contraintes pour affiner son intrigue

Pour finir de déterminer son histoire, Umberto Eco se rajoute des contraintes. La chronologie, qu’il veut fidèle au monde réel, lui en impose certaines. Par exemple dans le Pendule de Foucault, Eco souhaitait que ses héros aient vécu les soulèvements étudiants de 1968, mais un de ses personnages devait rédiger des fichiers sur ordinateur, donc pas avant les années 80. Il a donc été obligé de trouver une occupation à son héros pour remplir cette période. Ce genre de contrainte, que Umberto se fixe simplement parce qu’il a envie d’inclure certains éléments dans ses romans (par exemple, les soulèvements étudiants, la mort de Richelieu, etc), le guident dans la création de son intrigue.

L’univers qu’il a construit auparavant l’aide également à déterminer le style et la forme que doivent prendre son roman : chroniqueur médiéval pour le Nom de la rose, personnages au langage baroque pour l’Ile du jour d’avant, mais avec un narrateur critique, etc

Les Moins

  • Pas vraiment de conseils

Le plus énorme défaut de Confessions d’un jeune romancier (en tout cas dans le cadre de ma série Utile ou pas ?), c’est qu’en pratique il ne s’agit pas tellement d’un livre de conseils d’écriture. Même si Eco parle un peu de sa propre expérience dans la première partie, il s’intéresse infiniment plus aux implications de l’écriture qu’à sa pratique. Et si l’interprétation des textes ou la notion de vérité au cœur de la fiction peuvent être des questions passionnantes, ça ne nous dit pas comment écrire un bouquin, tout ça…

Là-dessus, je ne blâmerai pas du tout Umberto Eco (qui a bien le droit de faire des conférences sur ce qu’il veut^^), mais plutôt Grasset, l’éditeur de ma version, qui a choisit une 4éme de couverture à la limite de la publicité mensongère.

Extrait : « Des confessions ? Des conseils pratiques ? Une liste de choses à faire (et surtout à ne pas faire) quand on débute. Ce livre est tout cela à la fois. »

Eco répond dans la première partie aux questions qu’on lui pose souvent, comme « Comment avez-vous écrit vos romans ? » (sa réponse : « de droite à gauche » !) ou « quelle idée de base aviez-vous en tête avant de commencer à écrire ? », mais je n’ai à aucun moment eu l’impression qu’il s’adressait à des auteurices potentiel/les à qui il donnerait des conseils. Il écrit même « Mon roman s’appuie sur beaucoup d’autres contraintes, mais je ne peux pas toutes les révéler : pour écrire un roman à succès, un auteur doit garder le secret sur certaines recettes. ». Bref, à vue de nez l’éditeur vend ce livre en tant que conseil d’écriture, alors qu’il s’agit simplement d’Eco parlant de sa propre expérience pour la première conférence, et de ce qui l’intéresse, c’est à dire la langue et la philosophie pour le reste du livre…

  • Pas facile à lire

Confessions d’un jeune romancier n’est pas le genre de bouquin qu’on feuillette au bord d’une piscine avec une boisson alcolisée à la main. C’est plutôt le genre de livre qui demande la mobilisation de chacun de vos neurones. C’est le cas en particulier du chapitre 3 qui traitent de sujets très abstraits, avec un vocabulaire plutôt costaud. La lecture m’a d’ailleurs rappelé un passage du livre d’Antoine Albalat qui critiquait la tendance des philosophes à dire de façon très compliquée des choses qui pourraient être exprimées plus simplement. En lisant certaines phrases comme  » En conséquence, du point de vue d’une sémantique vériconditionnelle, une assertion fictionnelle affirme toujours quelque chose de contraire aux faits » (comme les personnages de fiction n’existent pas, toute affirmation sur eux est forcément fausse), je suis un petit peu d’accord avec lui… D’un autre côté je suis consciente que le vocabulaire philosophique permet d’écrire la même chose de manière plus succincte et plus précise, simplement pour le lecteur ou la lectrice qui n’a pas l’habitude, cela complique le travail. Cela peut donner une impression d’élitisme, ce qui n’a pas l’air d’être le but d’Umberto Eco. Même si en soit, le fait qu’il avoue écrire pour deux niveaux de public, dont un public « cultivé » selon ses propres termes, a aussi un côté élitiste (mais celles et ceux qui ont lu les passages en latin non traduits du Nom de la rose ne seront pas spécialement surpris)

Mais ne prenez pas peur non plus, seuls quelques passages spécifiques sont un peu difficile à comprendre, et même ceux-là restent accessibles avec un peu d’effort et de concentration (et éventuellement un dictionnaire^^), le reste du livre a un vocabulaire soutenu mais pas non plus de quoi fuir en courant.

  • Des conseils à suivre ?

Eco parle de sa propre façon d’écrire dans le tout premier chapitre, en particulier de ses recherches et de la façon dont il trouve ses idées. C’est ce qui se rapproche le plus de conseils d’écriture. Sauf que ce ne sont pas forcément de « bons conseils ». Eco, d’après ce qu’il explique dans ce livre, fait énormément de recherches et l’aspect « worldbuilding » (dans son cas il peut aussi s’agir de recherches puisque ses livres se passent dans le « monde réel ») prend une place énorme pour lui. Il lui a fallu 8 ans pour écrire le Pendule de Foucault, parce par exemple il a fait des plans détaillés de deux bâtiments adjacents où se passe une partie de l’histoire, et il était capable de dire combien de marches étaient nécessaires entre ces deux bâtiments pour compenser le dénivelé. Il a passé plusieurs nuits à Paris entre minuit et 3h du matin pour retracer le trajet exact de son personnage et ne pas se tromper sur les détails du trajet, etc… Eco est un universitaire (il s’est d’ailleurs basé sur un de ses sujets d’étude : l’esthétique médiévale, pour écrire son premier roman), et les recherches font, je pense, partie de son quotidien, et de sa façon de travailler. Par contre, pour quelqu’un qui débute, je ne sais pas si « passe 8 ans à déterminer le moindre micro-détail que tu ne décriras même pas forcément dans ton roman » est un bon conseil^^.

Mais comme je l’ai dit au-dessus, Eco ne prétend pas donner des conseils, il décrit simplement sa propre façon de travailler. Il ne faut juste pas oublier que ce qui fonctionne pour lui ne fonctionnera pas forcément pour nous, simplement parce qu’il est un auteur à succès…

Les Plus

  • Drôle

Alors non, Umbert Eco ne fait pas des blagues toutes les cinq minutes, ne vous attendez pas à vous rouler par terre de rire tout le long du bouquin. Par contre, il a un humour sarcastique par moments, que j’apprécie particulièrement. Le titre même du livre en est un exemple, puisque le « jeune romancier » va avoir 77 ans au moment où il donne la conférence… Le titre du premier chapitre est un autre exemple de son côté sarcastique puisque qu’il représente la réponse qu’il donne régulièrement quand on lui pose la question « comment écrivez-vous ? » : « De gauche à droite »…

Moi en tout cas, ça m’amuse^^

  • Un point de vue différent

Eco porte sur l’écriture un regard assez différent de ce qu’on trouve dans les « manuels » qui cherchent principalement à expliquer comment captiver et divertir l’audience (et effectivement c’est une part très importante du travail d’auteurice). Son livre s’intéresse à d’autres éléments, par exemple son chapitre sur l’interprétation se penche sur le sens du roman (idée qu’on retrouve parfois dans les livres qui parlent du thème en fiction), mais là où la plupart des livres se concentrent sur le thème choisi par l’auteurice, Eco explore comment celui-ci peut lui échapper. Eco s’intéresse au sens et symboles (c’est son métier après tout), mais aussi au rythme et à la musicalité du texte, en particulier dans son dernier chapitre. Il parle d’aspect de la littérature qu’on retrouve rarement dans les livres de conseils, qui finissent parfois par se faire écho (en particulier sur des sujets comme le voyage du héros, etc). Et c’est assez rafraichissant.

  • Une réflexion poussée plus loin

Même si Confessions d’un jeune romancier n’est pas forcément directement applicable pour apprendre à écrire, je trouve intéressant en tant qu’autrice de m’intéresser aux implications de ce que j’écris. Je m’intéresse régulièrement aux implications morales et sociétales de la littérature, mais j’ai rarement l’occasion de réfléchir à sa portée philosophique. C’est une bonne chose de prendre un peu de hauteur sur son art^^. Umberto Eco va plus loin dans sa réflexion, et je pense que ça vaut le coup de s’y intéresser.

Ce que j’en retiens

Personnellement, je me suis plutôt reconnue dans l’utilisation qu’il fait des recherches (et des contraintes) pour se « débloquer » dans l’écriture. En écrivant la Muse aphone, beaucoup de scènes ont été impossibles à écrire au départ pour moi, parce que justement elles concernaient des lieux ou des choses dans lesquelles je n’avais aucune expérience personnelle (par exemple, une salle d’enchère, ou des séances de psychothérapie). Dans ces cas-là, quelques bonnes séances de recherches m’ont aidée à visualiser et donc à écrire ce que je voulais. Par contre, je ne suis pas du tout du genre à aller aussi à l’extrême dans le détail. Pas du tout du tout^^.

L’autre point qui m’a interpelée, c’est sa description du « double codage ». Eco écrit pour deux niveaux de lecture différents : le niveau de l’histoire, que n’importe quel.le lecteurice pourra suivre et un deuxième niveau à partir de références à d’autres textes et de réflexions méta-narratives pour ce qu’il appelle « le lecteur cultivé ». Je n’aime pas complètement cette idée, déjà parce qu’elle classe les gens en deux catégories : les gens cultivés et ceux qui ne le sont pas. Pour moi c’est assez réducteur, puisqu’une même personne peut comprendre certaines références et pas d’autres, et que dans tous les cas, ça implique une forme de hiérarchie (l’idée qu’on puisse « classer » les gens me fait toujours grincer des dents). Malgré tout, en pratique c’est plutôt louable : Eco écrit pour tout le monde (enfin si on peut appeler « tout le monde » ceux qui sont prêts à lire un livre contenant des passages en latin non traduits…, mais au moins il essaie !), et il rajoute quelques petits clins d’oeil pour les « gens cultivés ». Entendre par là, « les gens qui ont la même culture que lui », ce qui va me permettre d’enchainer sur ce qui m’a particulièrement amusée sur ce passage.

Ce n’est pas la première fois que je suis exposée à la notion de double codage, même si je ne suis pas sûre que je l’ai vue sous ce nom. C’est une pratique très fréquente… dans la culture geek. En particulier, sur tout ce qui concerne les films de super-héros : ces films doivent être accessibles au plus grand public possible, tout en satisfaisant des fans qui peuvent avoir une connaissance encyclopédique d’histoires se déroulant depuis des dizaines d’années, avec des crossovers, des reboots, des univers parallèles, etc. Dans la culture geek aussi, on pourra retrouver une hiérarchie entre les « vrais » fans, et les autres, et on retrouve les mêmes mécanismes pour satisfaire les deux audiences. Mêmes mécanismes pour des « élites » très différentes. J’aurais bien aimé avoir l’avis d’Eco sur le double codage dans la culture geek…

Conclusion : faut-il lire Confessions d’une jeune romancier ?

Comme d’habitude, je ne vous donnerai évidemment pas une réponse catégorique^^. Mais je vous conseille de lire ce livre si :

  • Vous adorez les romans d’Umberto Eco, et que vous voulez en savoir plus sur ses idées, et sa façon de considérer l’écriture
  • Si les idées abstraites (et le vocabulaire qui va avec) ne vous font pas peur
  • Si vous avez envie d’un regard différent et plus philosophique sur la littérature
  • En particulier, si vous vous intéressez à l’interprétation des textes et au rôle de l’auteur là-dedans, foncez…

Par contre, si vous avez lu la quatrième de couverture et que vous pensez trouver des conseils pratique sur comment écrire votre premier roman, passez tout de suite votre chemin et piochez dans ma liste :

Et vous, est-ce que vous avez lu Confessions d’un jeune romancier ? Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Prenez bien soin de vous, j’espère que la lecture et l’écriture vous réconforteront dans cette période un tout petit stressante…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.