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Comment suis-je censée décider alors que les possibilités sont infinies ?

Cette semaine, je vous propose un sujet un peu philosophique : la notion de choix et d’idée en écriture.

J’espère que certain.e.s d’entre vous se retrouveront dans les questions métaphysiques que je me pose parfois^^

Comment décider (d’un élément de worldbuilding), et surtout comment savoir si c’est le bon choix ?

Je suis en train d’écrire mon second roman, mais mon premier en fantasy. Qui dit fantasy, dit worldbuilding, et je suis donc plutôt novice sur le sujet. Si vous lisez régulièrement mon blog, vous devez vous doutez que je lis énormément de conseils d’écriture (ce n’est pas pour ça que je les suis, mais ça c’est une autre question^^), et donc forcément, j’ai lu tout ce que j’ai pu sur le sujet.

À propos de worldbuilding, on voit beaucoup de listes, qui sont censées vous aider à déterminer toutes les informations utiles pour créer votre monde : religions, arts, langues, nourriture, vêtements, systèmes judiciaires, la liste est interminable. Mon problème face à ce genre de checklist est toujours le même : comment est-ce que je suis censée déterminer tout ça ????

Alors oui, il suffit de décider. Sauf qu’en écriture, les possibilités sont infinies. On peut simplement décider n’importe quoi. Et donc dans ce cas, comment faire pour déterminer si on a fait le « bon » choix ? Et d’ailleurs, est-ce que la notion de « bon » choix a le moindre sens ?

Oui, je vous avais prévenu.e.s que ça allait être philosophique…

Comment choisir ?

C’est une problématique qui m’a pas mal travaillé depuis le début de l’écriture de Rêveuse. Comme j’ai essayé de planifier ce roman, ou au moins de travailler un minimum son univers, j’ai passé un certain temps à essayer de prendre des décisions sur mon monde, et sur mon système de magie en particulier. Mon concept de départ était très minimaliste : « un roman où la magie est basée sur les rêves ». J’ai eu une bonne idée de mes héroïnes assez rapidement, mais pour le système de magie, les possibilités étaient infinies, et il a fallu que je fasse des choix.

Sauf que je n’avais jamais vraiment « confiance » dans ces choix. Ils me paraissaient beaucoup trop… arbitraires.

Les fiches de personnage me font le même effet. En remplissant une fiche de personnage, j’ai l’impression de mettre des informations au pif, et pas de créer un personnage cohérent.

En réfléchissant à mon processus d’écriture, je me suis rendue compte que mon ressenti était très différent entre disons, le fait de décider que mon personnage aime les sushis, ou le fait de l’écrire au hasard d’un session parce que j’ai besoin de lui donner des goûts culinaires à ce moment-là. Toute information que j’invente en écrivant est immédiatement validée dans mon cerveau comme étant « correcte » (même si bien sûr je suis tout à fait capable de le changer en phase de révision si besoin).

Je ne sais pas si vous avez le même genre d’expérience, dites-moi dans le commentaire si c’est le cas, je me sentirai moins seule^^.

Idée vs décision

Pour moi, la différence majeure entre les deux, c’est que dans un cas, c’est un choix conscient, alors que dans l’autre, c’est une question « d’idée ».

Et j’avoue que j’aimerais connaitre la différence entre les deux, d’un point de vue neurologique.

Pour formaliser, un peu, je dirais que le choix implique de lister des possibilités, puis de prendre une décision basées sur un fondement rationnel. Le choix est un processus conscient.

D’un autre côté, avoir une idée est souvent un processus moins actif, au moins en apparence. Ce n’est pas pour rien, qu’on parle de « la Muse », comme si l’idée nous venait carrément de l’extérieur.

Dans les deux cas, il s’agit d’un mécanisme de résolution de problème (le problème pouvant simplement être « quel est mon prochain sujet de roman ? »), et ils ne sont pas toujours si séparés que ça. On fait naturellement le tri dans les idées, parfois sans s’en rendre compte, et c’est également une forme de décision.

L’Idée sur un piédestal

Pour les novices, l’idée a une place complètement idéalisée : quand on débute, on a tendance à croire qu’il suffit d’une bonne idée pour faire un bon roman. Pourtant, c’est assez loin d’être la vérité…

Pour commencer, un roman ne se limite pas à une unique idée ou un seul concept. Je me souviens d’avoir lu quelque part sur internet une liste de synopsis humoristiques de films, exacts, mais éloignés de ce qu’on aurait utilisé au départ.

Par exemple : « un père veuf et dépressif s’allie à une amnésique pour retrouver son fils handicapé » (traduit approximativement de l’anglais). Cette description est celle du Monde de Némo, évidemment ! Dans la plupart des cas, on a une intrigue qui fait selon certains théoriciens partie d’une quantité très limitée d’intrigues possibles. Mais dans la plupart des cas, il y a une ou plusieurs modifications par rapport à ce schéma d’intrigue : un lieu, une période de temps, des personnages, etc.

Mais en dehors de ça, dire que l’idée est suffisante pour écrire un roman, c’est comme de dire, « j’ai une super idée de tableau, ça va être un cheval au soleil couchant au bord d’une falaise ». Si vous n’avez jamais touché un pinceau de votre vie, il y a des chances que seule votre maman veuille l’accrocher sur son frigo, et encore^^. Et bien sûr, si vous donnez cette consigne à 50 artistes, vous aurez 50 interprétations infiniment différentes de ce concept, que ce soit aux niveaux des techniques utilisées, du style, des émotions évoquées, etc…

Clairement, une idée ne suffit pas, et même si le concept est révolutionnaire, personne n’en tirera le même roman.

100% décision

En théorie, je suppose qu’on peut même écrire un roman sans avoir la moindre « idée ». En pratique, ça m’étonnerait que ça arrive, puisque c’est simplement la façon dont le cerveau humain fonctionne : dès qu’on va se trouver confronté à un problème, le cerveau va travailler en arrière-plan (souvent en dormant), et paf, vous vous brossez les dents, et vous avez une idée sur le problème qui vous bloquait la veille.

Mais pour rebondir sur ce concept de choix, si vous connaissez le Maitre du Haut Château, qui a été adapté récemment en série par Amazon, l’auteur Philip K. Dick, un des plus grands noms de la science-fiction (qui a aussi inspiré Minority Report, Total Recall, et The Truman Show, excusez du peu…) a utilisé le Yi Jing, un système de divination chinoise, pour choisir certaines trajectoires de son roman.

Finalement, pour mon roman en cours, je me suis principalement basée sur le côté décisionnel, en tout cas au départ. Et d’ailleurs j’espère que ça va rassurer celles et ceux qui pensent qu’ils n’ont « pas d’idées ». Je me plaçais aussi dans cette catégorie, je n’ai pas 50 idées à la minute, mais ça ne m’a pas empêché d’écrire un premier roman très personnel, et je pense suffisamment original, et de travailler sur un second, en fantasy, avec un univers très éloigné du Seigneur des Anneaux.

J’ai choisi un concept : une magie basée sur les rêves, j’ai aussi choisi un thème. Pour m’amuser, j’avais utilisé le tarot pour me donner des idées sur mes personnages, ce qui a donné mes deux héroïnes. L’univers de mon roman est en partie inspiré par une ville incroyable que j’ai pu visité lors d’un voyage en Chine. Bien sûr, j’ai eu de nombreuses idées, mais finalement la base de ce roman est un ensemble de décisions plus ou moins rationnelles.

Des pistes pour choisir

Face à certaines méthodes de worlbuilding, j’étais vraiment perdue. Je ne voyais pas comment prendre des décisions. Pourtant, il y a effectivement des techniques qui fonctionnent. Voici quelques trucs pour vous aider à prendre des décisions pour votre roman.

Remarque : l’ordre que j’ai choisi pour ces propositions n’est pas anodin. En général, on va prendre une poignée de décisions à partir d’éléments qu’on a vraiment envie d’inclure, soit parce qu’ils nous passionnent, soit parce qu’ils nous attirent ou amusent. Ensuite, le reste pourra se construire autour de cette base.

  • Ça vous tient à cœur

S’il y a des sujets qui vous passionnent, autant les inclure, que ce soit en tant que thème (par exemple, en écrivant une œuvre sur le racisme systémique), ou en tant qu’élément de décor (si vous êtes passionné par la mode, cela peut être l’univers dans lequel évolueront vos personnages).

Mais ça, en général, on le fait naturellement^^.

  • C’est cool

Oui, on a le droit d’inclure quelque chose dans un roman juste parce que c’est cool. Il faut simplement être attentif.ve à garder une cohérence globale et ne pas juste jeter en vrac des éléments qui n’ont aucun rapport entre eux.

  • C’est le hasard

Il existe de nombreux moyens de brainstorming pour stimuler votre créativité si vous êtes en manque d’inspiration. Le tarot est une méthode assez courante, j’ai parlé du Yi Jing avant. Il existe aussi des dés conçus spécifiquement pour donner des idées aux auteurices. On peut également citer les « writing prompts » sur les forums de NaNoWriMo, qui sont simplement des idées ou des phrases à inclure dans sa prochaine session d’écriture. Vous pouvez aussi simplement ouvrir le dictionnaire au hasard, ou cliquer sur « Article au hasard » dans Wikipédia.

Le principe, c’est que la contrainte stimule souvent la créativité.

  • C’est logique

Une fois que vous avez déterminé un certain nombre de caractéristiques pour un personnage ou un univers, d’autres vont forcément en découler. Par exemple, si vos personnages vivent dans un environnement très froid, cela va forcément avoir des impacts sur leurs vêtements. Cette façon de prendre des décisions sera un peu plus complexe, puisqu’elle va demander de réfléchir en profondeur aux implications de vos décisions précédentes. Une bonne dose de recherches pourra également être nécessaire…

  • C’est thématique

Je vais probablement écrire un article à part entière sur le thème un de ces quatre^^. Dans mon premier roman, je n’ai « découvert » mon thème que très tard. Dans le second, j’en ai décidé avant de commencer à écrire, et je me suis rendue compte que c’était un outil très important pour prendre certaines décisions. En fantasy, l’univers que vous créez sera sûrement très lié au thème : les défauts de la société que vous allez construire dirigeront votre thème. Vous pouvez difficilement écrire une dystopie avec un régime totalitaire sans avoir quoi que ce soit à dire sur la façon dont ce genre de régime arrive, ou la façon de le combattre, etc. Même si votre héros ou héroïne choisit de ne pas le combattre, ça dit quelque chose de bien précis, que vous l’ayez voulu ou non

Et mine de rien, choisir une poignée de thèmes est un moyen très efficace, à la fois pour faire le tri dans les idées que vous avez déjà, mais aussi pour prendre des décisions. Si vous avez envie de parler de l’insignifiance de l’humain face à la nature, vous allez probablement choisir un environnement immense et hostile (banquise, désert de sable, espace intersidéral), avec des groupes sociaux de taille réduite. L’atmosphère que vous souhaitez poser jouera aussi un rôle important dans ces choix, même si elle va souvent être liée au thème également.

Trouver l’équilibre qui fonctionne

Je viens de passer plusieurs paragraphes à expliquer comment j’avais essayé de laisser la décision prendre le dessus sur l’idée.

Pourtant, comme je l’ai expliqué au départ, cela ne fonctionne pas entièrement pour moi.

Et là, je pense que c’est purement personnel : pour moi, tout ce que je couche sur le papier dans l’inspiration du moment devient « réel » ou « canon », je ne sais pas comment le décrire. C’est simplement un ressenti personnel. Et je me rends de plus en plus compte que je prends beaucoup plus de plaisir à créer des détails ou des personnages dans le moment, en général pour qu’ils collent avec la scène que je suis en train d’écrire, qu’à les créer à l’avance. Je pense que les contraintes de la scène et des circonstances m’aident à être plus créative, plutôt que lorsque je suis face à une liste de questions (une bonne raison de tester le plus de choses possibles, ça pourra être l’inverse pour vous). Et en plus d’être plus facile pour moi, cela rend aussi l’écriture plus agréable pour moi : j’ai l’impression de découvrir l’histoire au fur et à mesure, comme si je la lisais, et je suis donc beaucoup plus enthousiaste à l’idée d’écrire.

En plus de ça, les détails que je crée sur le moment sont forcément plus pertinents par rapport à l’impression que je souhaite donner, que si je les avais inventés à l’avance (mais ça ne me libère pas des contraintes de logique et de cohérence dont j’ai parlé plus tôt…)

L’impact sur mon processus

Je pense que je ne suis pas la seule à avoir ressenti ce vertige devant une fiche de personnage vide, ou devant une méthode de worlbuilding ultra-détaillée, à vous demander « mais comment est-ce que je suis censée décider de tout ça ??? ».

Ma conclusion personnelle, c’est que je n’ai pas forcément besoin de le faire, en tout cas pas à l’avance. Pour moi, il me faut un minimum de paramètres figés pour écrire, une idée générale des personnages, de l’environnement, de l’intrigue.

Mais pour le reste, c’est en écrivant l’histoire que je fixerai les détails. À l’avenir, je jetterai peut-être un coup d’œil de temps à autres sur une fiche de personnage, pou voir si ça peut me servir, mais je ne me forcerai plus.

En ce moment, beaucoup de mes réflexions sur l’écriture me ramènent à la même conclusion. J’aimerais beaucoup être Architecte, planifier mes romans, parce que ça me parait infiniment plus efficace comme méthode : il est beaucoup plus facile et rapide de modifier un plan de 2 pages qu’un manuscrit de 100 000 mots… Mais autant cette façon de travailler me parait la plus logique, autant elle ne fonctionne pas pour moi. Tant pis^^.


Je sais, cet article part un peu dans tous les sens^^. Mais j’avais besoin de poser au clair mes réflexions sur ce sujet. J’espère que cet article aidera celles et ceux qui comme moi ont peur de ne pas avoir assez d’idées, ou se demandent comment on est censé prendre des décisions quand les possibilités sont infinies…

Est-ce que vous vous êtes posé le même genre de questions ? Est-ce que la balance entre idée et choix a toujours été claire pour vous, ou est-ce que vous ne vous en êtes même jamais soucié ? Dites-moi tout dans les commentaires !

2 réflexions au sujet de “Comment suis-je censée décider alors que les possibilités sont infinies ?”

  1. Je suis de plus en plus convaincue que les fiches d’univers, comme les fiches personnages, ne doivent pas se remplir « pour être remplies » à 100% avant même d’écrire l’histoire.
    Pour les personnages, le seul prérequis est de connaître leur objectif, ce qui les pousse à agir, et le rôle qu’ils sont appelés à jouer dans l’histoire.
    Pour l’univers, l’important est de déterminer les éléments qui nourriront le conflit en créant des obstacles pour les personnages, ou bien des motivations (ex : un univers désertique où l’eau sera un enjeu majeur, ou un univers de rêveurs avec des mafias de marchands de somnifères ou de caféines ^^).

    Pour le reste, les fiches servent davantage à noter les idées à mesure qu’elles nous viennent à l’esprit et qu’on les intègre au récit, afin de ne pas nous emmêler les pinceaux au fil de l’écriture. A moins que ça ne soit une caractéristique marquante d’un personnage, on s’en tape de savoir s’il préfère les sushis ou les lasagnes ; il n’est pas non plus obligé d’avoir un tic de langage ou un style vestimentaire particulier.
    Idem pour l’univers : si à aucun moment les personnages n’ont de souci de santé, ce n’est pas très grave de ne pas avoir réfléchi à l’organisation du système médical. En revanche, s’il y a un combat et des blessés, ça vaut le coup de se pencher sur la question.

    1. Oui, c’est vraiment comme ça que je fonctionne aussi, mais je pense que pour certaines personnes, les fiches peuvent être un outil de brainstorming, et un vrai plaisir à remplir avant de commencer à écrire. Mais ce n’est clairement pas mon cas^^. Le seul gros risque que je vois à attendre le moment où on en a besoin pour créer un élément de worldbuilding, c’est de passer à côté de conséquences logiques de décisions qu’on a déjà prises sur l’univers, et de le rendre trop improbable, mais aussi moins cohérent. Envisager un univers dans son entier aide forcément à le rendre plus logique et plus plausible. Dans mon cas, je suis sur une ville à flanc de falaise, dans un environnement très chaud, avec peu de métal disponible, et pas mal de vent. Ce sont des décisions qui ont forcément de grosses conséquences sur l’univers, et c’est vrai que j’ai toujours un peu peur de passer à côté de quelque chose qui rende ce microcosme totalement bancal…
      Mais comme toujours, chaque façon de travailler à ses avantages et ses inconvénients, et en être conscient.e, c’est déjà un bon début^^

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