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Sucker Punch, ou comment saboter son propre thème

Cette semaine, j’ai envie de vous parler du film Sucker Punch (2011) du réalisateur Zach Snyder.

Avertissements :

  • Cette fois, ce n’est pas une œuvre que je conseille de regarder. Je l’ai trouvé très mauvais, et je meurs d’envie de vous parler de ses défauts…
  • Je ne vais pas me gêner pour spoiler. De toute manière, l’argument de vente de ce film ne se trouve pas dans une quelconque révélation finale (même s’il essaie d’avoir l’air sophistiqué avec sa structure en miroir, et trois niveaux de réalité), je ne pense pas gâcher grand chose. Vous êtes prévenus ^^.

Alors pourquoi est-ce que je vous parle de ce film ? Après tout des mauvais films ou livres, il y en a des médiathèques complètes, si je devais parler de chaque, je n’aurais pas fini !

J’en parle, à cause de la réaction qu’il a provoqué chez moi.

Lorsque j’ai vu ce film pour la première fois, la première chose que j’ai fait après l’avoir fini a été de me précipiter sur Internet, pour voir de quel livre il était tiré. J’avais trouvé le film nul, mais j’étais persuadée qu’il était tiré d’un super livre, que j’avais envie de lire tout de suite.

Mais non. Sucker Punch n’est pas une adaptation lamentable d’un bon livre. C’est un film qui arrive à massacrer tellement ses propres thèmes qu’il les contredit…

Sucker Punch
Par pitié, laissez-moi avoir une seconde expression !

Le concept et les thèmes

Synopsis

Dans les années 60, Babydoll (!), une jeune femme qui vient de perdre sa mère est internée de force dans un hôpital psychiatrique par son beau-père, qui l’accuse d’avoir tué sa petite sœur dans un accès de folie. Le beau-père paye un infirmier pour faire en sorte qu’elle soit lobotomisée, pour à la fois dissimuler qu’il est l’auteur du meurtre, et pour récupérer la fortune de la mère, qui sinon serait allée aux deux filles.

Juste après son arrivée, Babydoll glisse dans un univers fantasmé, qui est le miroir de l’hôpital psychiatrique. Dans celui-ci, elle est enfermée dans un bordel, dont elle doit s’enfuir avant d’être vendue à un homme riche.

Dans le monde de la maison close, à chaque fois que Babydoll danse, elle se voit dans un autre niveau d’univers fantasmé où elle devient une guerrière. Chacune de ces scènes où elle combat tour à tour des samouraïs de pierre géants, des soldats mort-vivants steampunk de la seconde guerre mondiale, des orcs ou des dragons, lui permettent de récupérer des éléments pour avancer dans le plan d’évasion qu’elle a mis en place avec quatre autres prisonnières du bordel/hôpital psychiatrique.

Les thèmes

  • Être son propre ange gardien

C’est le thème le plus explicite du film, puisque c’est celui qui est souligné par la voix off au début et à la fin du film. Personne n’a d’ange gardien pour le sauver dans les moments difficiles, mais chacun a « les armes » en soi-même pour affronter les difficultés.

C’est un thème intéressant, mais dont je ne suis personnellement pas fan, parce que dans beaucoup d’œuvres, il y a un corollaire sous-jacent à ce thème : c’est que si tu es toi-même dans une situation difficile (la pauvreté par exemple), c’est que quelque part tu l’as un peu mérité, sinon tu aurais fait comme n’importe quel héros, et tu t’en serais sorti… Ce sont des implications que je trouve plutôt dangereuses.

Mais en dehors de ça, l’histoire d’une jeune femme qui se sort d’une situation à la fois vraiment horrible et a priori inexorable par son intelligence et son courage, je suis toujours partante !

  • Réagir face au traumatisme et à l’adversité

C’est le thème qui m’a vraiment attirée dans cette histoire. Celui d’une jeune femme qui se retrouve dans une situation insoutenable, et qui utilise son imagination (et la danse^^) pour la gérer. L’idée que les univers fantasmés ne soient pour une fois pas une échappatoire mais le moyen dont elle se sert pour agir est vraiment très intéressante.

C’est cette idée que j’avais envie de voir développer.

Pourquoi ça ne marche pas, mais alors pas du tout…

Le scénario ne soutient pas son thème principal

Je commence par le moins grave à mes yeux, même si ça aurait été un problème important pour un film qui ne se serait pas autant foiré sur le reste.

Le thème déclaré par le film, c’est qu’on doit faire en sorte d’être son propre ange gardien, et ne pas attendre qu’on vous sauve.

Le souci, c’est que le final, alors même que la voix off vous serine une soupe pseudo-philosophique sur le fait que vous avez les armes pour affronter votre propre destin, blablabla, le final contredit son propre propos.

  • Pas de happy ending pour l’héroïne

Pour commencer, l’héroïne ne s’en sort pas, elle finit lobotomisée. Sympa… Alors oui, l’infirmier qui essayait de la violer alors qu’elle venait d’être lobotomisée, et son beau-père responsable de cette lobotomie et de la mort de sa petite sœur finissent probablement en prison, et le résumé dans Wikipedia dit qu’elle a le sourire aux lèvres à la fin. C’est mignon, mais on lui a quand même enfoncé une tige de 10cm de long dans le cerveau, hein… On peut en conclure qu’elle est un très mauvais ange-gardien pour elle-même.

  • Happy ending pour le « mauvais » personnage

Je ne critique pas spécialement le fait de ne pas choisir un happy ending, ce n’est bien sûr pas une obligation. Mais dans Sucker Punch, si l’héroïne n’arrive pas à s’échapper, c’est parce qu’elle se sacrifie pour permettre à Sweet Pea, un autre personnage, de s’échapper. Sauf que du coup, Babydoll tient le rôle « d’ange gardien » pour Sweet Pea, ce qui contredit le propos du film. La contradiction est d’autant plus extrême que Sweet Pea est la SEULE des cinq jeunes femmes à ne pas vouloir suivre le plan de Babydoll, qu’elle trouve trop risqué. Elle ne participe que parce que sa petite sœur insiste. C’est donc celle du groupe qui correspond le moins au thème, puisque c’est la seule qui refuse d’agir pour essayer de s’enfuir.

Aparté :

Je me suis demandée pourquoi le choix avait été fait de sauver Sweet Pea (toutes les autres sans exception meurent, au moins dans l’univers du bordel). La seule explication que je vois, c’est qu’il est expliqué dans le film que si Sweet Pea est là, c’est parce qu’elle a voulu suivre et protéger sa sœur alors qu’elle-même « n’avait pas de problème à la maison ». Peut-être que la décision a été prise de la sauver parce qu’elle était la plus altruiste, mais on dirait surtout que c’est parce que ce n’était « pas sa faute » si elle s’était retrouvée dans cette situation, ce qui me parait problématique. On retrouve un peu l’idée que les autres ont peut-être un peu mérité ce qui leur arrivait…

  • Le problème du Mentor

Dans la première scène de « combat », Babydoll rencontre un personnage masculin qui lui donne le pistolet et le katana dont elle servira dans tous les autres combats. Je vais appeler ce personnage « Mentor », parce qu’il ne fait rien d’autre qu’accomplir cette fonction, et franchement tout ce qu’il lui manque c’est une grande barbe grise… C’est aussi le Mentor qui donne à Babydoll la liste des objets qu’elle doit se procurer pour s’échapper.

Ce n’est pas gênant que le Mentor donne la solution à Babydoll, après tout il est dans son imagination, il représente donc une partie de sa psyché. Ça aurait d’ailleurs été très intéressant de jouer sur l’identité de ce Mentor. Ça aurait pu être l’image de son père ou de sa mère au départ (ou même sa sœur qui aurait fait un Mentor plus intéressant), jusqu’à ce que Babydoll se rende compte qu’elle n’a besoin de personne pour lui donner les réponses, et que le Mentor n’est en fait qu’elle-même… Cette révélation (même si elle est un peu cliché) aurait eu l’avantage de servir le thème.

A la place, on se rend compte que le Mentor existe dans le « monde réel » du film (le génial Karim Debbache me souffle à l’oreille que ça s’appelle la diégèse : l’univers spatio-temporel dans lequel se déroule le récit). Le Mentor est en fait un chauffeur de bus ! Et non seulement on se demande ce que ce chauffeur de bus allait foutre dans le subconscient d’une jeune femme traumatisée, mais en plus il sauve Sweet Pea alors qu’elle allait se faire arrêter par la police.

Sweet Pea n’aurait jamais pu s’enfuir si 1) Babydoll n’avait pas proposé un plan (sorti de l’esprit d’un voyant/chauffeur de bus) 2) sa soeur ne l’avait pas forcée à suivre ce plan 3) Babydoll ne s’était pas sacrifiée pour elle 4) le chauffeur de bus n’avait pas menti pour la sauver…

Donc en tant que « preuve » qu’il ne faut compter que sur soi-même pour se sortir de la mouise, c’est un peu raté…

Mais à dire vrai, même si le film se plante sur cette partie du thème, ce n’est pas vraiment ça qui m’a dérangée. Attaquons les choses sérieuses.

La justification psychologique ne tient pas debout

Pour moi, l’attrait du film provient surtout de la prémisse : une jeune femme qui se sert de son imagination pour faire face à des évènements traumatisants. Le « pouvoir de l’imagination » n’est pas un thème nouveau et il séduit souvent les lecteurices acharné.e.s comme moi (on peut penser à l’Histoire sans Fin par exemple), mais Sucker Punch aurait pu en proposer une interprétation plus adulte et plus sombre. Snyder a d’ailleurs décrit Sucker Punch comme « Alice au Pays des Merveilles, avec des mitrailleuses ».

Sauf que l’univers n’est pas cohérent…

  • Un bordel qui n’a pas lieu d’exister

Le premier problème, et il est énorme, c’est que la première couche d’univers fantasmé n’a aucun sens. L’idée dans le fait de s’imaginer un univers, c’est de pouvoir s’échapper, ou de pouvoir faire face plus facilement à la réalité.

Imaginez, vous êtes dans une situation horrible, votre mère vient de mourir, votre sœur a été assassinée sous vos yeux, vous êtes internée et allez être lobotomisée dans moins de 5 jours… Pour vous en sortir, vous imaginez :

  1. Un univers avec des animaux parlants trop mignons
  2. Un univers avec des fées qui vous donnent des pouvoirs magiques merveilleux qui vous aideront à combattre les méchants et ressusciter votre famille
  3. Un univers où vous êtes prisonnière d’un trafic d’esclaves sexuelles, où vos camarades sont violées et battues tous les jours et où vous allez être abattue froidement si vous essayez de vous enfuir

Si vous avez voté 3), vous pourrez en parler à votre psy, ça l’intéressera surement.

Babydoll n’a aucune raison de s’imaginer être prisonnière d’une maison close. C’est une situation aussi horrible, si ce n’est plus, que celle qu’elle est déjà en train de vivre (au moins les patientes de l’asile ne devraient pas être exécutées si elles sont surprises en train d’essayer de s’échapper). La seule explication, c’est que sinon Babydoll n’a aucune raison de danser (et que l’asile psychiatrique est un environnement beaucoup moins sexy qu’un club de striptease/maison close). Mais dans ce cas, l’histoire aurait simplement pu se dérouler dans la maison close.

Babydoll pourrait aussi penser qu’elle se trouve réellement dans une maison close alors qu’elle est à l’hôpital, mais à aucun moment du film on ne remet en cause sa perception de la réalité. Ce n’est pas le thème du film de remettre en question son besoin de suivi psychiatrique : elle a clairement été enfermée à tort. Du coup, le double niveau de réalité sert surtout à donner une fausse profondeur au film.

  • Le choix des cadres pour les combats

Il y a quatre scènes de combat (qui représentent à peu près 40 minutes de film !), une scène avec des samouraïs géants en pierre, une autre sur fond de guerre mondiale, mais avec des zombies à vapeur, une autre où les décorateurices ont dû littéralement kidnapper des orcs sur le plateau du Seigneur des Anneaux, tellement ils ressemblent, et dans la dernière on se trouve dans un univers des science fiction avec des robots très proches de ceux de I Robot.

L’histoire se passe dans les années 60, et on n’a aucune idée de pourquoi l’héroïne imagine toutes ces scènes. Il suffirait de montrer l’héroïne en train de lire un roman ou un comics pour justifier ce genre de visuel (mais ça ferait sans doute beaucoup trop de caractérisation pour cette héroïne qui ne prononce son premier mot qu’au bout de DIX-NEUF MINUTES de film)…

Il y a une petite justification sur le scénario de ces scènes de combat : elles ont une vague relation avec l’objet que les héroïnes essaient de voler. Par exemple, lorsqu’elles combattent le dragon, c’est parce qu’elles volent un briquet, et il y a un dessin de dragon dessus.

Ça aurait été beaucoup plus intéressant si les scènes de combat avaient été entremêlées avec les événements qui se passent dans la réalité. Ici, on sait seulement que les combats correspondent à des moments où Babydoll danse. On ne la voit d’ailleurs jamais esquisser le moindre mouvement de danse. Le problème, c’est que les combats sont du coup totalement détachés de l’histoire, et au final, n’ont aucun enjeu. Dans la scène où Amber essaie de voler le briquet dans la poche du maire, il y a un vrai enjeu, et cette scène pourrait être très stressante. A la place, les héroïnes défoncent des orcs à la mitrailleuse, et à aucun moment on ne peut avoir peur pour elles.

Et comme on ne voit pas le rapport entre la personnalité de Babydoll et ces scènes de combat, on a juste l’impression que Snyder a choisi ces scènes parce que c’est ce que lui avait envie d’imaginer (j’en parlerai plus en détail plus tard…).

L’esthétique est catastrophique

Quand je dis « catastrophique », je ne veux pas dire « moche » (même si le filtre jaunâtre ou verdâtre n’est pas vraiment à mon goût). Quand je dis catastrophique, je veux dire « nan mais c’est pas possible, comment peut-on oser déclarer que ce film est une critique de la culture geek sexiste et le faire ressembler à ça ???? »

  • Les noms

L’héroïne est appelée « Babydoll » tout au long du film, c’est à dire « Poupée », et a priori ce n’est pas le nom qui lui a donné sa mère… On dirait que toutes les filles s’appellent par leur nom de scène. Ça pourrait être un moyen de séparer leur identité de ce qui leur arrive, mais ça reste étrange que deux sœurs ne s’appellent pas par leurs prénoms…

L’héroïne n’a donc pas d’autre identité pendant le film que celle que lui impose ses ravisseurs. C’est d’autant plus gênant qu’on ne sait RIEN d’elle. On apprend bien plus sur les autres filles, Babydoll n’a PAS UN SEUL MOMENT de caractérisation. Tout ce qu’on sait d’elle c’est qu’elle aimait sa mère et sa sœur puisqu’on la voit hurler et pleurer quand elles meurent. Sinon rien. Elle n’a même pas le droit à une scène émouvante où elle parle de son enfance, c’est Sweet Pea et Rocket qui prennent le devant de la scène.

Elle ne prononce pas un seul mot pendant les 20 premières minutes du film, et tout ce qu’on a d’elle, c’est son nom de future prostituée…

  • Les costumes et maquillage

Les costumes dans l’univers de la maison close sont bien moins vulgaires que ce à quoi on pourrait s’attendre. Les filles sont la plupart du temps en justaucorps pour leurs répétitions. Ce qui est étrange, ce sont les choix de costumes en dehors de cet univers. Dans l’intégralité des scènes de combat, Babydoll porte une tenue que je qualifierai « d’uniforme d’écolière japonaise », qui est aussi son costume de danseuse.

Ça aurait été très cool que Babydoll reprenne dans son imagination son costume de danse et se le réapproprie pour en faire une tenue de guerrière (même s’il était resté hyper court ou hyper moulant). Sauf que Babydoll ne reçoit son costume que lors de la dernière scène de combat, elle l’a donc imaginé elle-même avant qu’il existe. Ça donne l’impression que ce costume est le fantasme de Babydoll, au lieu d’être une tenue dégradante qu’on lui impose !

Et en dehors des combats, même au tout début du film, Babydoll garde toujours des couettes et un maquillage soigneusement calculé pour la faire ressembler à une actrice porno qui joue les écolières. Encore une fois, les couettes et le maquillage ont un sens lorsqu’elle est forcée à danser, il n’en ont plus lorsque l’héroïne est une jeune femme de 20 ans dans les années 60 qui veille au chevet de sa mère malade (j’ai vérifié, les couettes n’étaient pas à la mode dans les années 60^^).

Les choix esthétiques faits pour Babydoll ne changent pas quel que soit l’univers où elle se trouve, et on dirait donc, comme pour son nom, que la seule identité qu’elle a, c’est celle de la stripteaseuse, alors que ce n’est à aucun moment un choix de sa part.

  • Le montage

Ce problème est extrêmement visible dès le début du film. Sucker Punch commence par un montage de 5 min pendant lesquels Babydoll perd sa mère, assiste à son enterrement, essaie de protéger sa sœur de son beau-père qui pète les plombs et essaie de les tuer, voit sa sœur mourir dans ses bras, et se fait interner dans un asile psychiatrique. Le tout est filmé au ralenti (avec ce qui doit être le style signature de Snyder), sur une reprise de Sweet Dreams de Eurythmics. Toute cette partie est montée exactement comme un clip. On y retrouve aussi le même genre d’esthétique que dans le film 300, qu’il a réalisé 5 ans plus tôt. Mais autant cette esthétique et ce style de montage fonctionne très bien pour donner un sens épique à un film, autant il est totalement à côté de la plaque pour illustrer des scènes traumatisantes. Il est complètement hors de propos puisqu’il rend « cool » une situation horrible.

  • La violence

J’ai déjà vu utiliser le terme de « Torture porn » pour des films comme Saw (en tout cas les suites), qui en rajoute sur le gore et l’horreur. Sucker Punch souffre d’un mal similaire. La violence et les menaces qui pèsent sur les héroïnes sont extrêmes, sans chercher à être réalistes. Par exemple, le beau-père essaie d’assassiner ses deux filles adoptives (dont une est adulte) puis de faire interner et lobotomiser l’ainée. C’est un plan complètement débile et en fait super risqué. Le plus logique aurait été de simplement faire enfermer Babydoll en prétextant des problèmes psychiques suite à la mort de sa mère (comme il le fait finalement), sans risquer le moins du monde d’être accusé de meurtre ! Mais ça aurait privé le film d’une scène super dramatique avec des éclairs, un homme alcoolique et armé et deux filles sans défense…

Même chose pour la scène où Rocket essaie de piquer un morceau de chocolat en cuisine (Rocket, c’est de loin mon personnage préféré…^^). Autant dans l’univers de l’hôpital psychiatrique miteux que du bordel, on peut imaginer que les filles sont soumises quotidiennement à des maltraitances, ou des abus. On peut imaginer que le cuisinier qui la surprend pourrait profiter d’elle, en échange de son silence sur le vol. Ce serait horrible, mais ça aurait un sens. Dans le film, le cuisinier la surprend, et immédiatement se jette sur elle, sans qu’on sache s’il essaie de la violer, la tuer ou les deux. En pratique, il risquerait probablement gros s’il la blessait, et il n’a aucune raison d’être aussi violent dans une situation où il a tout le pouvoir.

Le film se contente de balancer les menaces les plus horribles sur ses héroïnes (mort, viol, viol, mort, ah lobotomie pour varier les plaisirs…). Il n’y a pas de commentaire sur cette violence, juste du voyeurisme. Et cet effet est bien sûr intensifié par ma remarque précédente sur la façon de filmer et de montrer les choses. Tout est rendu cool, y compris la violence sur les héroïnes.

Un problème d’intention

Le problème, c’est que le scénario n’a pas été écrit pour servir les thèmes, il a été écrit pour servir l’esthétique et justifier l’inclusion des scènes d’action.

Pour traduire grossièrement une citation de Snyder lui-même :

[Je me suis demandé] « Comment puis-je faire un film qui puisse avoir des séquences d’action qui ne soient pas limitées par les réalités physiques qui limitent les gens normaux, mais qui ait quand même une histoire qui ait du sens […]


[…]‘How can I make a film that can have action sequences in it that aren’t limited by the physical realities that normal people are limited by, but still have the story make sense […]

https://www.comingsoon.net/movies/news/19187-snyder-throws-a-sucker-punch#PkIcwTXDXEW2atA2.99

Il a également dit à propos de ce film

D’un autre côté, bien que ce soit fétichiste et personnel, j’aime à penser que mes fétiches ne sont pas si obscurs. Qui ne veut pas voir des filles courant dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale faisant des ravages ? J’ai toujours eu un intérêt dans ces univers, les comics, la fantasy, les films d’animation. C’est ce que j’ai envie de voir, et c’est comme ça que j’approche tout, et je continue à partir de là.

On the other hand, though it’s fetishistic and personal, I like to think that my fetishes aren’t that obscure. Who doesn’t want to see girls running down the trenches of World War One wreaking havoc? I’d always had an interest in those worlds – comic books, fantasy art, animated films. I’d like to see this, that’s how I approach everything, and then keep pushing it from there.

L’intérêt de Snyder n’est pas du tout dans l’aspect psychologique du traumatisme. Tout ce qu’il voulait, c’était une excuse pour des scènes de baston dans des univers geek variés, avec des filles en mini-jupe. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, sauf que Snyder a choisi volontairement un sujet difficile (après tout il aurait simplement pu choisir une histoire de guerrières qui se déplacent entre des dimensions parallèles, sans les menacer de mort et de viol toutes les cinq minutes) et l’a massacré, tout en s’auto-congratulant sur son aspect féministe et sur sa propre intelligence de superposer plusieurs niveaux de réalité…

A la question « Diriez-vous que ce film est une critique de la culture geek sexiste ? » dans une interview de Film School Rejects, Snyder a répondu « Oui, absolument ».

Cette interview est très intéressante, parce que Snyder dit avoir voulu mettre ses spectateurs face à leur position de « voyeurs ». Sauf qu’il s’arrête là. Pour lui, du moment qu’on est conscient du problème, du sexisme, de l’exploitation, tout va bien… C’est un point de vue assez confortable, je trouve, qui lui permet de se présenter comme dénonciateur, tout en faisant quand même un film qui exploite l’idée des violences faites aux femmes pour un faire le film d’action de ses fantasmes à lui…

Et le pire…

Le pire c’est que les scènes d’actions sont chiantes à mourir !

Pourtant je suis le public cible de Snyder : j’adore les films d’action, et reconnaissons-le, je suis franchement geek. Et par dessus tout, j’adore les héroïnes avec des épées ! Mes héroïnes d’adolescente, ce sont Mulan et Eowyn (et Jo March, parce que la plume est plus forte que l’épée). J’ai aussi un faible pour les histoires de revanche où l’héroïne massacre tous ceux qui lui ont fait du mal.

Eh ben on peut dire ce qu’on veut, féminisme ou non, c’était juste ennuyeux…

Et à aucun moment on ne ressent de sensation d’exultation quand Babydoll combat ses ennemis : jamais le film ne permet pas aux spectateurices de se mettre à sa place, et de partager ses victoires…

Conclusion

En conclusion, quand je serai riche et célèbre, je rachèterai les droits de Sucker Punch, et j’en ferais un super roman.

Ah non, pardon, c’était pas ça la conclusion…

En conclusion, je trouve que c’est un assez bon exemple pour illustrer :

  1. que l’idée ne fait pas tout et qu’on peut obtenir des résultats très différents à partir d’un seul concept
  2. que le thème est important dans une œuvre, même si on ne l’y a pas mis consciemment au départ. Et ce n’est pas suffisant de déclarer un thème et de s’arrêter là. Il faut que tous les détails, de l’intrigue, aux personnages en passant par les décors, soient cohérents avec le thème, sinon c’est l’hôpital psychiatrique. Pardon, le bordel^^.

Voilà, j’espère que vous allez trouver cet article intéressant, même s’il est un peu bavard. Ce film m’a vraiment fait une forte impression et j’avais très envie d’en parler^^ (et c’est mon blog, j’ai le droit de divaguer pendant presque 4000 mots sur un film pourri si j’ai envie, na !^^)

4 réflexions au sujet de “Sucker Punch, ou comment saboter son propre thème”

  1. Article intéressant qui a mis le doigt sur quelques points de pourquoi j’avais été déçue par ce film.

    Je dirais que tu as oublié un point important dans ta conclusion (que pourtant tu développes bien dans le corps de l’article) : n’est pas féministe qui veut. Il faut de la réflexion. Sinon on risque de dire le contraire de ce que l’on veut. Par exemple mettre un personnage guerrière très forte dans une histoire, mais elle est la seule femme parmi des mecs qui ne se lassent pas de commanter son physique avantageux. Et de plus à un moment elle est en difficulté et elle est sauvé par un homme, parce qu’au fond elle est un peu moins forte qu’un homme (je ne parle pas d’une œuvre en particulier parce qu’il y en a pleins comme ça ^^).

    1. Merci ! Effectivement, mon article était déjà long, et je pense que le sujet mérite complètement un article à part entière. Sur un thème similaire, j’avais écrit Comment j’ai écrit accidentellement des clichés sexistes, où je parlais de ma propre expérience, qui montre bien que même avec la meilleure volonté du monde (et une bonne dose de convictions), on peut encore écrire des choses problématiques si on ne fait pas assez attention…

  2. Comme toujours un très bon article !
    Pour le coup, ça fait longtemps que je ne l’ai pas revu, mais je me souviens que j’en garde un souvenir étrange, du genre « Gné, pourquoi ? » avec les deux mains en l’air en signe d’incompréhension complète à l’a Fossoyeur de film.
    Je ne me souvenais pas d’autant d’incohérences, et de les orcs et la mitrailleuse je ne sais pas pourquoi mais j’ai tout de suite eu l’image de rosemcgowen(je crois?), dans boulevard de la mort de mémoire, (a moins que ce soit l’autre?)où elle defonce tout le monde avec sa mitra-jambe qui sert accessoirement à marcher mais surtout à buter du méchant en masse!

    Bref je m’égares, tout ça pour te dire que j’ai beaucoup aimé ton article! 😀

    1. Merci ! Très bonne référence, le Fossoyeur de Films^^. D’ailleurs, je pense qu’il fait partie des personnes qui me poussent à écrire des articles d’analyse de ce genre…

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