Je progresse

La règle de trois, ou Comment semer un T-rex avec ou sans talons

Avant de me lancer dans le vif du sujet, j’aimerais vous partager le dernier article du blog l’Astre et la Plume sur ses blogs d’écriture préférés. J’y suis citée, c’est donc forcément une excellente liste…

Sans blague, j’ai encore l’impression d’être une débutante, ça me fait tout drôle d’être citée au milieu d’auteurices reconnu.e.s comme ça ! En tout cas je vous encourage à jeter un coup d’œil à cette liste (et au blog d’Astrid bien sûr), elle contient tout un tas de blogs passionnants !

Et maintenant c’est parti pour un article sur Jurassic World… Je sais, je suis vraiment à la bourre pour écrire cet article, mais tant pis, ça fait un moment que j’avais envie de le faire…

Avertissement : ça fait longtemps que j’ai vu Jurassic World, et je n’ai pas vu la version longue, qui règle peut-être le problème dont je vais parler. Mon but n’est pas non plus de faire une critique du film. C’est surtout un exercice théorique que j’ai trouvé amusant : réécrire les scènes concernant les talons de l’héroïne pour en faire un élément de caractérisation du personnage et de son évolution. Au passage, je vais vous parler de la règle de trois, qui permet d’introduire naturellement un élément dans une histoire…

Jurassic World : semer un t-rex avec ou sans talons

Les talons de la colère

L’histoire de Jurassic World se passe une vingtaine d’années après les premiers films. La société InGen a été racheté par un autre milliardaire qui a bel et bien ouvert un parc d’attraction rempli de dinosaures au grand public : Jurassic World. Mais les touristes sont déjà blasés de voir des dinosaures et réclament plus de frissons. Les scientifiques de Jurassic World créent donc une nouvelle créature plus grande, plus intelligente, plus rapide, plus dangereuse : l’Indominus Rex. Qui s’échappe, bien sûr…

A partir de là, Owen, le dompteur de vélociraptors (Chris Pratt) et Claire la directrice du parc (Bryce Dallas Howard) vont essayer de régler la situation, sans se faire manger par les grosses bêbêtes aux dents tranchantes…

Quel est le problème ?

Comme je l’ai dit, mon but n’est pas du tout de faire une critique exhaustive de ce film, je vais parler d’un point précis : le fait que le personnage de Claire porte des talons hauts pendant tout le film.

Ce détail m’avait personnellement agacée, et je n’ai pas été la seule, puisqu’il y a eu une telle controverse que le réalisateur a voulu rassurer les spectateurs que ce ne serait pas le cas dans le film suivant…
En soi, c’est loin d’être le premier film où un personnage féminin traverse les scènes d’action en talons hauts, très loin de là. Mais Jurrassic World attire l’attention dessus.

Dans le film, il y a deux scènes principales qui adressent le sujet :

  • Dans la première, Claire et Owen s’apprêtent à partir dans la jungle. Claire, qui est la directrice du parc, est habillée en tailleur et talons hauts. Owen lui demande si elle compte sérieusement aller dans la jungle comme ça, et elle se contente d’attacher sa veste de tailleur autour de sa taille.
  • Dans le final (désolée pour le spoiler, mais je ne pense pas que ça gâchera le film pour qui que ce soit), Claire libère volontairement un t-rex et le force à la poursuivre en agitant une fusée lumineuse sous son nez. Elle distance le t-rex à la course, toujours en talons hauts.

A priori, le fait de lui faire porter des talons est un choix délibéré, que l’actrice défend. Les talons font partie de la caractérisation du personnage, et effectivement, contrairement à beaucoup d’héroïnes d’action qui ont pour une raison inconnue choisi d’intégrer des talons aiguilles dans une tenue militaire ou un costume de super-héroïne, Claire ne va pas tous les jours se balader dans la jungle ou échapper à des prédateurs. Par contre, elle doit tous les jours présenter une apparence bien précise face à ses employés, les investisseurs, etc. Les talons ont tout à fait leur place dans sa tenue.

Mais je pense malgré tout qu’ils sont mal utilisés, en partie parce que la règle de trois n’a pas été respectée…

La règle de trois

Je ne sais pas si ça a un nom officiel en français, et même en anglais je ne crois pas avoir vu de terme fixe.

L’idée, c’est de s’assurer que tous les personnages, notions, objets, etc, apparaissent au moins trois fois, en particulier si ce personnage ou cet objet doit servir à résoudre un problème au cours de l’histoire.

On peut considérer qu’il s’agit d’une extension du célèbre Fusil de Tchekhov :

« Si, dans le premier acte vous avez accroché un fusil sur le mur, alors dans le suivant, il devrait être utilisé. Autrement, n’en mettez pas là. »

L’idée de Tchekhov, c’est que tout élément présent dans le récit doit avoir son utilité. Son exemple de fusil implique deux apparitions du fusil : une première où on le voit accroché au mur, et une seconde où il est utilisé.

Cependant, beaucoup d’auteurices conseillent de viser (au minimum) trois apparitions, parce que c’est ce qui parait le plus naturel à la lecture. Cette règle de trois est en fait le miroir de la structure en trois actes.

Trois temps, c’est le minimum pour raconter une histoire avec :

  • une situation initiale
  • une modification de la situation
  • une situation finale

Les trois temps permettent de montrer une évolution : si on passe directement de la situation initiale à la situation finale sans étape intermédiaire, on ne comprend pas pourquoi il y a eu un changement.

Si c’est un objet ou une information qui doit résoudre un problème (par exemple si le fusil doit servir à sauver l’héroïne dans la scène finale), il n’y a pas forcément d’évolution, mais les deux mentions précédentes permettent d’être sûr que les lecteurices n’ont pas oublié l’existence de l’objet, et qu’il ne fera pas figure de deus ex machina quand il sauvera la situation.

Application aux talons de Claire Dearing

Dans le cas des talons de Claire, ils ne sont pas là pour résoudre un problème dans l’histoire, mais pour étoffer le personnage. C’est donc plus intéressant de montrer une évolution.

Une infinité d’interprétations…

La première étape sera d’identifier ce qu’on veut faire dire à cette paire de talons. Une paire de talons, c’est assez symbolique (symbole de féminité, d’élégance, mais aussi de douleur, peut-être de vanité, etc), et on peut leur donner plein de sens différents :

  • Entêtement : Claire sait qu’elle ne devrait pas partir en talons dans la forêt mais elle ne supporte pas qu’on lui dise quoi faire, donc elle garde ses talons.
  • Ignorance : Claire est très compétente dans son métier, mais elle est totalement hors de son domaine quand elle part dans la jungle avec Owen (ça peut aider à souligner la différence entre les deux personnages). Elle ne se rend pas compte que les talons ne sont pas viables au milieu des lianes…
  • Stoïcisme : Claire a porté ses talons toute sa vie, et ils sont un symbole de sa progression sociale : elle est capable de supporter le pire (douleur physique/mépris ou humiliation) et de continuer à avancer. Ils sont pour elle un symbole de sa réussite, malgré tous les obstacles.
  • Apparence : Claire a lutté toute sa vie pour obtenir la reconnaissance de ses capacités, et on lui a appris qu’elle ne serait prise au sérieux que si son apparence était « impeccable » selon les normes des entreprises : tailleurs strictes et talons. Elle a peur de perdre sa crédibilité en s’en débarrassant.
  • Pitié filiale : cette paire de talons est un cadeau de son père mort tragiquement, et elle ne veut pas s’en séparer… (oui cette interprétation est tirée par les cheveux, mais c’est pour montrer qu’on peut inventer des variations infinies sur le sens de cette paire de talons).
  • Etc !

Toutes ces options, pour la même paire de talons, peignent Claire sous des jours très différents (même si elles ne sont pas toutes incompatibles). Le choix du trait de caractère ou défaut qu’on veut mettre en avant va impacter la mini-histoire qu’on veut raconter avec ces talons.

Quelques exemples

Je vais vous proposer trois versions différentes des talons de Claire.

  • Version 1 : Claire la tête de mule

Dans cette version-ci, je veux simplement montrer que Claire est habituée à n’en faire qu’à sa tête, et qu’elle est têtue comme une mule. C’est le défaut qu’on voudra la voir surmonter.

Scène initiale (Claire fait la tête de mule) : pas de modification sur cette scène. Owen lui demande si elle compte aller dans la jungle habillée comme ça, et elle le fait (on peut utiliser les dialogues pour souligner qu’elle le fait en réaction à la remarque d’Owen).

Scène ajoutée (Claire regrette mais s’entête) : dans la jungle, Claire s’arrête en grimaçant, elle a les pieds en sang et elle les masse, mais dès qu’Owen la regarde, elle fait comme si de rien n’était.

Scène finale (Claire surmonte son entêtement) : Claire formule son plan de semer un T-rex à la course. Owen prononce une phrase qui fait miroir à celle de la scène initiale. Claire hésite, puis jette ses talons aux orties, et sème le t-rex pieds nus, ou chaussés d’une paire de chaussures Jurrassic World piquée dans une boutique du parc.

Dans cette version, la scène dans la forêt montre les conséquences du choix de Claire, qui la pousse à vaincre son entêtement dans la scène finale.

  • Version 2 : Claire la guerrière

Dans cette version, on veut souligner le côté stoïque et la force de caractère de Claire, et le fait que les talons sont sans conséquence pour elle.

Scène initiale (Claire ignore l’avis d’Owen) : on ne modifie pas spécialement cette scène, on peut simplement souligner qu’Owen doute de cette décision.

Scène ajoutée (Claire est insensible à la douleur) : Claire marche sans difficulté dans la jungle. Owen se fait une mini-coupure au doigt et Claire sort immédiatement une boite de pansements. Elle en profite pour en mettre sur ses pieds en sang, mais sans montrer le moindre signe de douleur. Owen lui demande comment elle fait pour supporter ça, elle répond qu’elle a tellement l’habitude de marcher en talons qu’elle n’a plus aucun nerf dans les pieds, ou que la douleur fait partie de sa vie.

Scène finale (Claire la guerrière) : Claire sème le t-rex en talons (comme dans la version actuelle). Juste après, Owen lui demande comment elle a réussi à courir en talons. Elle répond en comparant cette course à une anecdote professionnelle, et en disant que le t-rex n’était rien à côté de cette situation. Idéalement, elle pourrait aussi se servir de son talon pour briser un objet ou repousser un dinosaure dans cette scène finale, pour souligner que ses talons sont une arme pour elle et pas un handicap.

Cette version est finalement assez proche de la version du film. La différence, c’est que dans cette version, on voit que les talons devraient être un handicap (ses pieds saignent), mais qu’elle a tellement l’habitude qu’elle est capable de l’ignorer. En rajoutant quelques lignes de dialogues dans la dernière scène, on fait d’elle un personnage courageux physiquement et émotionnellement (peut-être même plus qu’Owen si on choisit de le montrer en train de pleurnicher pour une petite coupure dans la scène dans la jungle). Elle n’apparait plus inconsciente dans la première scène puis montant sur des talons magiques dans la dernière : la scène dans la jungle justifie qu’elle est capable de distancer le t-rex en talons (même si ça reste improbable…).

  • Version 3 : Claire la conformiste

Dans cette version, les talons sont un signe de ce que la société impose à Claire : pour obtenir son poste, elle a dû être parfaite sur tous les points, que ce soit dans son métier mais aussi dans son apparence. Elle n’aurait jamais atteint son poste sans ses talons, mais contrairement à la version précédente ils ne sont pas une force mais un symbole des efforts supplémentaires qu’elle doit faire en tant que femme pour accéder au même poste qu’un homme (oui c’est une version féministe ^^).

Scène initiale (Claire respecte la norme par peur de perdre sa crédibilité) : la scène reste presque identique à la scène initiale, mais Claire ajoute pour se justifier qu’on risquerait de lui demander d’aller chercher le café si elle se changeait.

Scène ajoutée (Claire paye les conséquences) : on voit Claire trébucher et maudire ses talons (et plusieurs grandes marques de chaussures de luxe). Owen lui fait remarquer que personne ne peut lui demander de faire des photocopies ici.

Scène de la course (Claire envoie balader les normes) : Claire se débarrasse de ses chaussures avant d’attirer le t-rex. Elle pourrait aussi fendre la jupe de son tailleur pour pouvoir courir plus vite. Le moment où elle jette ses chaussures doit être un moment triomphant, au moins au niveau de la musique, avec si possible une petite phrase de dialogue pour montrer qu’elle va triompher par son intellect et pas par son apparence.

Touche finale : pendant le dénouement, on voit Claire dans son bureau, ses pieds chaussés de baskets posés sur le bureau. Elle a assez confiance en elle pour s’habiller comme elle le souhaite.

Alors oui, je sais, il y a quatre scènes dans cette version. On pourrait même en rajouter une cinquième au début, où on montre la pression qui repose sur Claire et le fait qu’elle n’est pas prise au sérieux par les investisseurs par exemple. Mais la « règle » (c’est plus une observation empirique qu’une règle) implique qu’il faut au moins trois temps, et pas forcément exactement trois. En particulier, si on considère que le thème qu’on aborde a beaucoup d’importance, il peut bien sûr apparaitre à plus de trois reprises. Simplement, en dessous de trois apparitions, on a rarement la marge pour raconter une histoire cohérente.

Conclusion

Le fait de faire porter des talons à Claire dans Jurassic World n’est pas forcément une mauvaise idée. Au contraire, ça peut être un excellent moyen d’illustrer un ou plusieurs traits de caractère. Mais justement, dans la version diffusée en cinéma, ce n’est pas très clair : la première scène montre Claire comme étant têtue ou inconsciente, puisqu’elle va dans la jungle en tailleur et talons, mais la scène de la course lui donne raison sans explication ni justification. En plus, son choix de garder la même tenue dans la jungle n’amène aucune conséquence. Le film attire l’attention sur ce point sans ensuite suivre convenablement le principe du set-up/pay-off (si tu vois le fusil sur le mur, il devra être utilisé ensuite). Selon ce principe, la tenue de Claire devrait lui amener des problèmes, et ce n’est pas le cas…

J’espère que vous trouverez dans cet article une illustration intéressante de ce que j’appelle la « règle de trois ». En tout cas, je me suis bien amusée à trouver des solutions alternatives pour améliorer cette histoire de talons…

C’est un très bon exercice, que je conseille à tout le monde (d’ailleurs si vous avez d’autres idées, ça peut être marrant de comparer…)

3 réflexions au sujet de “La règle de trois, ou Comment semer un T-rex avec ou sans talons”

  1. Excellent article! Ca se voit que tu as pris plaisir à l’écrire!

    Pour le coup tu m’as donné envie de regarder Jurrassic Park maintenant…. 😀

    1. Merci ! Non seulement c’est marrant d’essayer de trouver des solutions à des problèmes qu’on détecte dans des livres ou des films, mais je pense que ça doit être un bon exercice. En tout cas, je me rends compte que je le fais de plus en plus souvent. Je ne me contente plus d’être critique sur les œuvres que je lis ou regarde, mais je me demande de plus en plus comment je ferais pour les améliorer. J’espère que ça m’aide à progresser…

      1. C’est même certain! Je pense que tu le faisais déjà dans tes récits mais quelque chose me dit que tu vas le faire encore plus naturellement et que tes personnages et ton histoire vont beaucoup gagner en profondeur.

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