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Memento : comment subvertir un cliché ?

Récemment, j’ai ENFIN vu Memento, film de 2000 par Christopher Nolan dont j’ai énormément entendu parler. Et effectivement, il y a des choses à dire dessus !

Attention, SPOILERS ! Je vais parler particulièrement de la construction du film et de sa fin. Et autant pour Sucker Punch, je ne pense pas que ce soit une catastrophe de se faire spoiler, autant pour Memento, ça serait vraiment dommage de ne pas avoir le plaisir de reconstituer l’histoire par soi-même. Donc courrez le regarder avant de lire l’article ! (Mais étant en 2019, j’étais peut-être la seule à ne pas l’avoir encore vu^^).

Memento : subversion d'un cliché

Une structure inversée

Une remise en contexte constante

La première chose qui vient à l’esprit quand on parle de Memento, c’est sa structure : non seulement le film commence par sa fin, ce qui est relativement courant, mais toutes les scènes sont montrées dans l’ordre anti-chronologique, ce qui est beaucoup plus rare.

Cette structure inversée oblige les spectateurices à réévaluer à chaque nouvelle scène tout ce qu’ils ont déjà vu à partir de ce nouveau contexte.

Par exemple, en remontant le cours du temps, on se rend compte que Nathalie n’a pas été battue par un compagnon violent, que le héros va ensuite effrayer (ou même tuer) pour la venger. Nathalie a volontairement enragé Léonard, le héros, pour qu’il la frappe. Quand on voit cette scène, on est obligé de revoir mentalement toute la relation entre Nathalie et Léonard, et de réinterpréter toutes les scènes précédentes : Nathalie a manipulé Léonard tout le long…

D’ailleurs, cette structure narrative invite à revoir le film une seconde fois au moins (ce que je n’ai pas encore fait), pour bien remettre toutes les pièces du puzzle en place.

L’impact sur l’état d’esprit des spectateurices

Cette structure, en plus d’être très originale, permet doublement d’augmenter l’empathie avec un héros dont on ne sait pas grand chose, puisque lui-même ne sait pas grand chose.

Le premier point, c’est que grâce à la gymnastique mentale constante dont je parlais dans le paragraphe précédent, on a soi-même l’impression d’enquêter, comme le héros. On essaie en permanence de recoller les pièces du puzzle, et c’est un des gros intérêts du film (surtout si comme moi, vous adorez les mystères et les énigmes^^).

Le second, c’est que les spectateurices partagent une partie de la confusion et de la méfiance du héros. En pratique, on n’a pas du tout le même niveau de connaissance que le héros (en tant que spectateur, on connait le futur !), mais cette structure à laquelle on est si peu habitué.e.s est déstabilisante, surtout au départ. Cela permet de s’approcher artificiellement de la désorientation que peut ressentir un homme avec une mémoire immédiate de quelques minutes.

Que peut-on en apprendre ?

C’est bien gentil, me direz-vous, mais cette structure marche principalement parce que le héros a un problème de mémoire immédiate. Donc uniquement pour ce film, à peu de choses près…

Oui, mais non^^. Ce qu’on peut retenir, c’est que quand on écrit un roman (ou un scénario), on n’est pas obligé de s’en tenir à une histoire racontée à la troisième personne rapprochée, dans l’ordre chronologique, ensuivant le voyage du Héros. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose, hein soyons clair ! ( C’est même probablement un bon choix pour un premier roman). Mais il faut être conscient qu’il existe d’autres possibilités.

Évidemment, je ne recommande pas de raconter toutes les histoires à l’envers. Dans le cas de Memento, ça fonctionne en créant une enquête inversée, et surtout en reproduisant la désorientation du héros. Il y a un sens à ce choix narratif.

Le but n’est pas d’appliquer un choix arbitraire de narration, de chronologie, etc, mais au contraire d’en choisir un qui corresponde à ce qu’on souhaite raconter.

Dans l’Anatomie du scénario, Truby parle de « designing principle » qui est en quelque sorte l’idée ou la forme sous laquelle vous allez raconter votre histoire, indépendamment de l’histoire en elle-même. Les principes les plus courants sont basés sur une forme temporelle : par exemple raconter son histoire une une seule journée, ou sur quatre saisons. L’histoire peut aussi prendre une forme de voyage, ou de récit dans un récit, etc. L’important, c’est que ce « principe » ait un sens dans le cadre de l’histoire. Ce sujet mérite sans doute un article à part entière, ça viendra peut-être^^

Et maintenant, parlons du deuxième point que je voulais aborder…

De la bonne utilisation du cliché

On présente souvent les clichés comme une force maléfique que les auteurices doivent à tout prix éviter sous peine de provoquer la fin du monde, ou pire ! de mal écrire…

Memento est un excellent exemple du fait que les clichés peuvent être bien utilisés… Si si, c’est possible.

La Femme Dans le Frigo

Oui, je parle toujours de Memento, pas du Silence des Agneaux^^. La Femme dans le Frigo est le nom d’un cliché extrêmement commun.

Ce nom provient d’un épisode de Green Lantern où le méchant tue la petite amie du héros et range littéralement son cadavre dans le frigo. Le terme « Woman in Refridgerator » ou simplement « fridging » (mettre dans le frigo) a été popularisé par l’autrice de comics Gail Simone qui a créé un site pour référencer tous les personnages féminins de comics qui ont connu un sort horrible. Actuellement, le terme « fridging » est utilisé pour désigner le fait de tuer, violer, torturer, etc un personnage (dans l’extrême majorité des cas féminin) dans le seul but de donner une motivation ou d’augmenter les enjeux pour un personnage principal (presque toujours masculin). C’est un ressort scénaristique très courant (que j’ai d’ailleurs eu l’extrême déplaisir de retrouver dans la série Umbrealla Academy, que j’ai pourtant beaucoup appréciée en dehors de ça) : quoi de mieux pour créer un héros sombre et torturé que de tuer sa dulcinée dans des circonstances atroces ?

C’est aussi, en plus d’être un cliché, un ressort scénaristique assez problématique puisqu’il a tendance à diminuer le nombre de personnages féminins (surtout dans les films d’action), a les dépeindre systématiquement comme des victimes et en plus de ça, à ignorer justement la victime pour se concentrer uniquement sur l’effet produit sur le héros…

En résumé, c’est un cliché qu’il vaut mieux éviter dans la mesure du possible (et je n’ai pas dit que c’était facile de le faire^^).

Comment utiliser intelligemment un cliché

C’est là que Memento est assez génial. Au départ, on est les deux pieds dans ce cliché : d’après ce qu’on sait, la femme de Léonard a été violée dans leur appartement, et il l’a vu mourir sous ses yeux. Son objectif est maintenant de retrouver son assassin, et de la venger (avec l’espoir que cela corrige son problème de mémoire).

Et en tant que spectateurice, on avale ça sans problème : c’est un des points de départ les plus classiques de film d’action ! On va s’interroger sur tous les autres personnages, mais pas remettre en cause les motivations du héros, ni les « faits » qu’il se tatoue sur le corps, en signe extrême de sa détermination.

Et c’est pour ça que la fin est si dérangeante. Le film pervertit parfaitement ce cliché, à tel point qu’il en devient un commentaire : ce cliché est habituellement utilisé par les scénaristes pour donner une motivation au héros classique de film noir, et c’est exactement ce que Léonard fait. Il se ment à lui-même pour se procurer une motivation artificielle, une raison de vivre. Il le dit lui-même en parlant de Sammy Jankis : sans méthode et sans objectif, il ne pourrait pas survivre avec son affliction.

Non seulement il a déjà tué le tortionnaire de sa femme, mais il se ment aussi sur la façon dont elle est morte : il l’a tuée lui-même accidentellement. Il va jusqu’à se manipuler pour éliminer la seule personne qui est au courant de son histoire, un policier ! ce qui fait officiellement de lui le méchant du film… (même si en pratique 100% des personnages ont l’air d’être des ordures)

Ce qu’il faut en retenir : la puissance des clichés

Grâce à Memento, on voit clairement comment utiliser (et subvertir) un cliché.

L’intérêt du cliché, c’est qu’il représente l’attente des lecteurices. C’est ce que le lecteur ou la lectrice lamba pense qu’il va se passer dans une situation donnée. Pour un film d’action/thriller de ce style, on s’attend à ce que la femme ait effectivement été tuée horriblement, donc à ce que le héros se venge (donc dans ce film à ce que l’homme tué au début soit bien le tueur), et à ce que le deuil du héros se résolve.

Ce qui permet à l’auteurice/scénariste de jouer sur les attentes et de faire quelque chose qui va surprendre et même déranger : l’homme tué au début est en fait la seule personne qui essaie d’aider le héros (au moins un peu), l’épouse a été tuée accidentellement par le héros, etc.

La fin est dérangeante, parce qu’elle va à l’encontre à la fois de la morale (le héros est en fait un meurtrier), et de toutes les attentes construites depuis le départ.

Conclusion : si vous détectez un cliché dans votre roman, ne désespérez pas ! Ce n’est même pas forcément utile de chercher à le supprimer totalement, vous pouvez simplement le tordre à votre avantage, ce qui peut avoir un effet encore plus frappant pour votre lectorat !

Et vous, avez-vous vu Memento ? Qu’est-ce que vous en avez pensé ?

2 réflexions au sujet de “Memento : comment subvertir un cliché ?”

  1. J’aime toujours te lire Hiera. Mais là faut que je vois le filme avant 😉
    Je t’en dirais plus quand je. Le verrai pendant le weekend ensoleillé.

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