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L’Instinct du mal, quand trop de conflit tue le conflit

Je suis de retour, cette fois pour une critique et analyse d’une de mes récentes lectures : The Scarpetta Factor, en français L’instinct du mal de Patricia Cornwell.

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Quelques éclaircissements préalables…

Ma démarche

En préambule, j’aimerais clarifier l’objectif de cette article. C’est une « critique », dans le sens où je vais parler de ce que j’ai aimé ou non, dans ce livre, mais ce n’est pas vraiment un article pour vous aider à décider si vous allez vous-même l’apprécier. 

En tant qu’apprentie-autrice, j’aime disséquer des livres qui ne m’ont pas plu, ou dans ce cas précis, pas autant que je ne l’espérais, et essayer de comprendre pourquoi, de voir ce qui n’a pas marché pour moi, et ce que je peux en apprendre.

Ce n’est pas moi qui vais donner des leçons à Patricia Cornwell, une autrice réputée avec une trentaine de romans policiers publiés, plus de 100 millions de ventes et un certain nombre de prix à son actif. Ça ne m’empêche pas d’avoir une opinion et je suis persuadée que n’importe qui a le droit de critiquer un livre qu’il ou elle a lu : les auteurs écrivent pour être lus (et payés !) par le grand public et pas simplement par leurs pairs.

D’un point de vue didactique, il est toujours plus facile de voir les défauts des autres, et il me semble justement que c’est un bon entrainement pour pouvoir identifier ensuite les problèmes dans ses propres romans.

Donc mon objectif pour cet article est principalement d’exercer mes capacités d’édition, et de tirer des leçons que je pourrais éventuellement appliquer à mes propres écrits. Ca tombe bien, je suis censée être en phase de relecture/récriture de mon deuxième roman…

Numéro 17

Pendant que je suis dans les préambules et les avertissements, le livre dont je vais parler, The Scarpetta Factor, ou l’Instinct du mal en français est le 17éme tome de la série Kay Scarpetta, et je n’ai pas lu les précédents (ou peut-être un ou deux il y a longtemps). 

Je juge ce livre en tant que roman à part entière, en considérant que chaque roman, même s’il fait partie d’une série, doit se suffire à lui-même. Il est possible que certains points que je critique puissent être expliqués dans les romans suivants, mais je considère que ce n’est pas complètement une excuse…

D’ailleurs, la norme pour les séries policières, même s’ils ont des personnages principaux récurrents qui peuvent évoluer d’un tome à l’autre, prescrit que chaque roman soit une histoire complète et séparée. Je reparlerai plus tard des attentes liées au genre littéraire.

Dernier avertissement : cet article contiendra des spoilers…

Résumé

Kay Scarpetta est une médecin légiste reconnue qui travaille pour l’institut médico-légal de New-York. Son statut d’experte l’amène aussi à participer à des émissions sur les enquêtes criminelles pour CNN, une des chaines de télé américaines les plus importantes. Le roman commence quand on lui amène le corps de Toni Darrien, une jeune jogueuse découverte assassinée dans un parc. Au premier abord, la victime semble avoir été agressée sexuellement puis étranglée alors qu’elle courait de nuit dans le parc, mais l’examen du Docteur Scarpetta contredit cette hypothèse. Pendant ce temps, sa nièce Lucy enquête avec Jaime Berger, procureure de New York qui est aussi sa compagne, sur la disparition d’une célébrité.

En parallèle, Benton, le mari de Kay reçoit une lettre inquiétante qui semble venir d’une de ses anciennes patientes de l’hôpital psychiatrique où il travaille.

Mon avis général

Des personnages très humains

Même si cet article est globalement critique sur L’instinct du mal, je ne dirais pas non plus que j’ai détesté ce livre, ni que j’ai eu du mal à le finir. On s’ennuie rarement pendant la lecture, et on comprend particulièrement bien les personnages, leurs émotions et leurs motivations, ce qui joue un grand rôle dans mon appréciation personnelle d’un roman. Je n’ai pas besoin d’une intrigue ultra intéressante ou réaliste du moment que je m’attache aux protagonistes. Je ne sais pas si je dirais que je me suis « attachée » à ces personnages, qui ont clairement leurs défauts, mais j’étais complètement dans leurs baskets. Et quand je parle de défauts, ce sont des gros défauts : Lucy cache à sa compagne le fait qu’elle connaissait personnellement la disparue et qu’elle aurait dû faire partie de la liste des suspects (donc un conflit d’intérêt dans une affaire criminelle majeure), ou le fait que Kay a enlevé le mot de passe qui protégeait tous ses documents ultra-sensibles (mettant entre autres en danger des témoins..). 

Ce sont des défauts majeurs des personnages, mais pas du tout de leur représentation par Patricia Cornwell : ses protagonistes sont effectivement très humains dans leurs erreurs, pas toujours sympathiques, mais au moins réalistes (qui n’a pas utilisé un mot de passe pourri ou fait sauter une sécurité, simplement parce que c’était trop d’effort ?).

Une bonne dose d’immersion

J’ai également beaucoup apprécié le réalisme de la représentation du travail de médecin légiste. Je n’ai aucune connaissance dans le domaine, donc je n’ai aucune idée si les détails qu’elle donne sur le métier sont corrects, mais elle arrive à donner une impression de véracité qui est très efficace pour l’immersion et qui la démarque des autres auteurs/trices de policiers. Cornwell a travaillé en tant que journaliste mais aussi en tant qu’informaticienne pendant 6 ans à l’institut médico-légal de Richmond et puis en tant que volontaire pour la police de Richmond, ce qui l’a sans doute aidé à donner ce vernis de vérisimilitude (et on peut espérer qu’elle en a retiré une certaine proportion de détails authentiques !).

Je lirai sûrement d’autres livres dans cette série, même si je piocherai plutôt dans les premiers tomes, où je suppose qu’une partie des défauts que j’évoque ensuite seront moins présents

Les quatre leçons de l’Instinct du mal

Et maintenant, on attaque les critiques…

Résolution de conflit hors caméra

A la fin de l’Instinct du mal, Cornwell a une légère tendance à agiter sa baguette magique et à faire disparaître les problèmes en coulisse.

Une partie des conflits qui se sont présentés au cours du roman sont résolus très rapidement et leur résolution est seulement résumée et non pas présentée dans une scène à part entière. C’est le cas pour plusieurs des intrigues du roman, mais ça m’a surtout choquée dans la résolution de la « dispute » entre Jaime et Lucy.

Jaime et Lucy sont dans une relation qui nous est présentée comme étant sur le déclin, avec de plus en plus de distance entre les deux femmes. On le voit principalement à travers les yeux de Lucy, qui est un des points de vue principaux du roman. Mais en dehors de leur relation, Jaime et Lucy travaillent également ensemble. Jaime est District Attorney, ce qui est, me semble-t-il, l’équivalent d’un procureur de la République, en tout cas un poste très important, et elle enquête sur la disparition de Hannah Starr, une célébrité, qui fait les gros titres. Le rôle de Lucy est un peu moins clair, en tout cas au niveau officiel : elle pilote un hélicoptère, elle est aussi une hackeuse super douée, et millionnaire grâce à ses inventions technologiques qui peut donc par exemple espionner la boite mail de la victime. Or il se trouve que Lucy non seulement connait la disparue, mais Hannah Starr lui a fait perdre la majorité de sa fortune, donc elle a même un motif pour l’avoir fait disparaître, et Lucy n’a rien dit à Jaime ! Quand Jaime s’en rend compte, elle est à juste titre très en colère et ravagée par la suspicion, à tel point qu’à l’apogée de l’intrigue, Jaime est sur le point de donner l’ordre de tirer sur Lucy ou au moins de la faire arrêter parce qu’elle la pense coupable du meurtre. Heureusement, Lucy a une preuve de son innocence à 2m de là et ils abattent les vrais coupables.

Mais mon problème avec cette intrigue, c’est que passé la fusillade, on arrive directement à l’épilogue où Jaime et Lucy sont toutes les deux présentes et réconciliées. Sans aucune discussion entre les deux. Et autant si ça avait seulement été un malentendu sur la possible culpabilité de Lucy, ça n’aurait pas été gênant : une fois le malentendu levé, il n’y a plus de problème, autant là ça ne s’arrête pas là. Lucy a activement menti à sa compagne pendant des mois, en lui dissimulant des informations qui avaient un impact sur sa carrière. Je ne suis pas calée sur le système légal américain, mais je suis quasiment sûre que d’être en couple avec un suspect potentiel devrait l’amener à se retirer de l’affaire en question. Dans le cas contraire, ça pourrait donner un non-lieu, ou même potentiellement la faire virer (ce sont des suppositions, mais j’imagine que ça doit être mal vu d’utiliser son poste pour protéger sa conjointe suspecte de meurtre…). Dans tous les cas, un mensonge de cet ordre est assez grave pour ébranler une relation et le fait que tout se finisse bien, avec zéro discussion est assez frustrant. On passe sans transition de la scène où Jaime pense Lucy coupable de meurtre à l’épilogue où tout est parfait entre elles. La frustration est d’autant plus grande qu’on a suivi le point de vue de Lucy et celui de Jaime pendant plusieurs chapitres, et donc on a été investis dans leurs relations, et dans leurs difficultés. C’est un point majeur du scénario, qui impacte des personnages principaux, mais tout se résout par miracle dans l’interstice entre le chapitre final et l’épilogue…

Même chose pour les meurtriers, la confrontation est très rapide, et pour l’un des deux coupables, on nous dit simplement « on l’a abattu quand il est sorti de l’ambulance », donc complètement hors champ. Et le fait que les deux soient tués pendant la scène finale prive finalement d’une vraie résolution. C’est juste… frustrant, encore une fois. D’autant plus qu’il s’agit des « grands méchants » de l’histoire, coupables de plusieurs meurtres, qu’on a poursuivi tout le roman et dont l’un des deux est censé être un ennemi de longue date des personnages principaux !

Leçon retenue : quand on fait monter la tension, il faut que la résolution soit à la hauteur (et qu’elle soit sur le papier !)

Représentation du handicap

L’instinct du mal contient pas moins de trois personnages avec un handicap ou une maladie chronique, et c’est assez rare pour être souligné. Le problème, c’est que ces trois personnages sont des antagonistes. Evidemment, avoir un handicap ne vous rend pas instantanément parfait et blanc comme neige, et ce serait également une erreur de le représenter de cette manière. Mais le fait qu’être le méchant soit systématiquement synonyme d’écart avec la « norme » (on ne compte plus les antagonistes borgnes ou bossus, ou « trop » grands ou « trop » petits, à qui il manque un membre, schizophrènes, etc) est un véritable cliché, et un cliché qui a un impact néfaste sur les personnes bien réelles qui présentent ces traits. Ça ne veut pas dire qu’il est impossible de représenter un antagoniste avec un handicap, mais il faut le faire avec un peu de subtilité.

Dans ce roman, nous avons déjà Dodie Hodd, la patiente de Benton en hôpital psychiatrique, atteinte d’un trouble de la personnalité et qui s’avère être une braqueuse en série, aux ordres d’un parrain de la mafia. Je n’ai pas grand chose à dire sur cette représentation-là, puisqu’on ne rencontre en fait qu’à peine ce personnage, et je ne suis pas qualifiée pour juger de cette représentation en particulier.

Le Dr Wagner Agee est lui beaucoup plus intéressant. Ancien profiler du FBI, il est aussi un adversaire de Benton, le mari de l’héroîne, qui l’accuse d’avoir ruiné sa vie et sa propre carrière au FBI. On passe un ou deux chapitres dans le point de vue d’Agee, qui est atteint de surdité, et on peut mesurer les obstacles que cela lui pose. Il est extrêmement aigri parce qu’il pense que sa carrière a été limitée par son handicap, et il redirige sa haine sur Benton, qui lui a pu aller sur le terrain là où Agee a été cantonné à des tâches subalternes. Mon problème avec Agee, c’est que par la façon dont il est représenté, on est amenés à penser qu’il est simplement jaloux et mauvais dans son boulot et que c’est normal qu’il n’ait pas eu les mêmes opportunités. Son côté aigri et sa vengeance sur Benton (qui n’était pour rien dans ses affectations) sont mis en avant sur le reste. En plus de cela, Agee utilise sa surdité pour contourner certaines lois : ayant quitté le FBI, il travaille maintenant pour une journaliste de CNN, et il utilise le service de transcription des conversations téléphoniques pour avoir des preuves écrites de conversations qu’il n’est pas censé pouvoir enregistrer. Par-dessus le marché, Agee se suicide, sans qu’on sache pourquoi (on n’a que des suppositions des autres personnages, et aucune résolution, alors même qu’il était un des personnages dont on a suivi le point de vue, encore un manque de résolution très frustrant), et après sa mort, on apprend qu’il travaillait pour la mafia ! J’avoue ne pas avoir compris comment ni pourquoi, et le fait qu’il soit un Méchant avec un grand M n’apporte vraiment rien à l’histoire. La représentation de Agee est intéressante (même si encore une fois je ne peux pas juger si elle est correcte au regard de la surdité), mais le personnage aurait été bien mieux utilisé s’il avait été simplement un rival et pas un jouet de la mafia, sans aucune raison autre que de faire de lui un antagoniste complètement manichéen.

Mais le vrai problème, c’est Jean-Baptiste Chandonne qui s’avère être le véritable méchant de l’histoire. Unique fils survivant d’une famille mafieuse ultra dangereuse à cause de laquelle Benton avait dû se faire passer pour mort pendant des années, Chandonne s’est échappé de prison et a relancé ses activités mafieuses (notamment les cambriolages de la fameuse Dodie Hodd). Mais Chandonne est aussi un charmant personnage qui aime tabasser des femmes à mort pour le plaisir (le sort des deux victimes du roman), et amener un copain nécrophile pour en profiter aussi. Un vrai « monstre » donc.

Et Chandonne est atteint d’hypertrichose qui chez lui provoque une pilosité sur tout le corps, et une modification au niveau des dents qui lui donne l’air d’un loup-garou… Voilà voilà.

A la fin du roman on apprend que le mari de Hannah Starr est en fait Chandonne qui a fait du laser et de la chirurgie esthétique. Patricia Cornwell suggère quand même que le fait qu’il ait été traité comme une bête a pu faire de lui une bête, mais ce thème n’est absolument pas exploré dans le roman. On ne suit jamais le point de vue de Chandonne (et vu ce qu’il fait pour s’amuser, c’est sûrement une bonne chose), mais plus que ça, même si ça doit être un personnage qui apparait dans quelques-uns des romans précédents, il est absent dans la majorité de celui-ci. L’hypertrichose a été introduite juste pour le rendre plus effrayant, alors qu’il ne s’agit que d’une mutation génétique qui change la répartition de la pilosité, et que justement jusqu’à récemment les personnes qui présentent cette mutation ont été traitées comme des bêtes de foire.

La seule « justification » à son utilisation dans ce roman, c’est de permettre aux héros de ne pas reconnaître un vieil ennemi, mais vu que Chandonne est recherché par le FBI, il aurait pu faire de la chirurgie esthétique pour changer son apparence dans tous les cas.

Agee était un personnage intéressant et je n’aurai probablement rien remarqué s’il avait été seul. Mais pour Chandonne, on dirait vraiment que Cornwell lui a donné cette mutation simplement pour intensifier l’impression de perversité, ce qui n’est à la fois pas terrible d’un point de vue moral et vraiment pas très intéressant d’un point de vue littéraire (« je ne sais pas comment rendre mon méchant effrayant, y a qu’à le décrire comme moche ou étrange ! »).

C’est inutile, ses actions suffisent à elles-mêmes pour le rendre repoussant.

D’ailleurs je me rends compte que le titre traduit en français insinue encore plus que Chandonne a le mal dans le sang en plus de sa mutation génétique, ce qui n’était pas du tout présent dans le titre original « le facteur Scarpetta », (le nom que propose CNN à Scarpetta pour lancer sa propre émission)

Leçon retenue : il y a plus intéressant et moins paresseux pour rendre un méchant effrayant que de lui donner une différence (qu’elle soit physique ou psychologique)

Les attentes de genre

L’instinct du Mal fait partie de la série policière Kay Scarpetta, et je me suis rendue compte en le lisant du poids des attentes qu’un genre littéraire peut faire peser sur un roman. 

Typiquement, quand j’ai commencé ce livre, je savais qu’il faisait partie d’une série, mais je n’ai absolument pas cherché à savoir s’il s’agissait du premier tome, ce que j’aurais automatiquement fait s’il s’était agit de fantasy par exemple. Je reproche à ce livre de manquer de certaines résolutions ou de certaines informations qui sont peut-être présents dans d’autres tomes de la série, mais il me parait justifié de faire ces critiques puisque, par convention, on doit pouvoir lire un roman policier seul et hors de contexte, comme j’ai pu lire récemment autant Agatha Christie qu’Arnaldur Indridasson dans le désordre sans que ça pose le moindre problème.

Mais je me suis rendu compte des attentes liées au genre sur un autre point en rapport avec ce roman. 

Au milieu du livre, j’étais frustrée et insatisfaite du déroulement de l’enquête, j’avais l’impression qu’elle n’avançait pas et que l’histoire faisait un énorme détour. Pourtant, comme je le disais, je ne me suis pas ennuyée, les personnages enquêtaient bel et bien et l’histoire progressait. Le problème venait du fait que le livre commence par l’autopsie de Toni Darrien, la jogueuse. Par convention, quand un livre policier commence par la présentation d’un meurtre à l’enquêteur/trice principal/e, on s’attend à ce que l’enquête soit centrée sur ce meurtre, même s’il peut y avoir d’autres affaires en parallèle. Sauf que dans ce roman, en gros entre la page 200 et la page 500, personne ne s’occupe de Toni. Rien du tout, même pas une mention.

Lucy et Jaime enquêtent sur la disparation d’Hannah Starr en fil rouge tout le long du roman (mais c’est une « vieille » affaire, elle a disparu plusieurs semaines avant le début de l’histoire), et tout le milieu du roman en dehors de ça tourne autour des intrigues suivantes : 1) Kay Scarpetta a reçu un colis suspect qui s’avère être effectivement une bombe et 2) elle s’est fait voler son BlackBerry, non protégé par des mots de passe, qui contient des informations ultra confidentielles 3) la bombe a un lien avec une série de cambriolage qui intéressent le FBI.

Des tonnes d’actions de suspens et de mystère, mais aucun rapport (visible) avec la victime initiale, Toni Darrien.

Alors oui, à la fin, on apprend que c’est Chandonne qui a tué Hannah et Toni, et que c’est aussi lui qui orchestrait les cambriolages perpétrés par l’ancienne patiente de Benton, et que c’est lui qui a poussé la patiente à envoyer la bombe. Toutes les affaires étaient donc liées. Mais on ne le sait pas pendant ces 300 fameuses pages (même si on s’en doute hein, c’est sûr). Mais le début du roman nous investit dans le mystère de Toni, dans le chagrin de sa mère, et on a du mal à supporter l’impression que les personnages l’ont simplement oubliée pendant 300 pages, même si ces 300 pages représentent seulement un jour ou deux dans la chronologie de l’histoire.

Et je trouve ce constat très intéressant parce qu’en soi, ce n’est pas tellement l’histoire le problème mais plutôt l’ordre de sa présentation au lecteur. Puisque Lucy enquête continuellement sur Hannah par exemple, je pense que je n’aurai pas eu la même impatience si le roman avait débuté plutôt sur l’enlèvement d’Hannah, ou peut-être sur la réception de la première lettre anonyme. Une autre option aurait été de lier plus clairement le colis suspect à l’affaire de Toni Darien, pour qu’on n’ait pas l’impression que les trois-quarts des personnages ont oublié le sujet du bouquin. 

Leçon retenue : si on présente un mystère en premier au lecteur, c’est ce mystère dans lequel il va se sentir le plus investi. Et si on prend le temps de construire un investissement émotionnel dans un mystère (avec les proches de la victime par exemple), on ne peut pas l’abandonner par la suite…

 L’uniformité du désespoir

Au cours des années, j’ai lu de nombreux conseils qui préconisaient de varier le niveau de « tension » au cours d’un roman, d’alterner les hauts et les bas. J’ai même lu un bouquin, The Story Grid, sur lequel je ferai peut-être un article à jour, qui allait jusqu’à dessiner cette courbe des hauts et des bas sur un vrai graphique, façon papier millimétré et lui imposer une forme particulière.

Et effectivement, une des facettes de ce conseil est assez intuitive. C’est difficile d’écrire une histoire qui ne soit composée que de « hauts ». Si les personnages ne rencontrent jamais d’obstacles, soit il n’y a pas d’histoire du tout (« et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ») soit la victoire parait trop facile et non méritée.

Mais il ne peut pas y avoir non plus que des « bas », et ce roman fait partie de ceux qui m’ont fait sentir cette nécessité.

Ce n’est peut-être pas le pire dans la catégorie « tout va toujours mal », j’avais failli écrire il y a quelques temps un article pour la même raison sur When no one is watching de Alyssa Cole. C’était un roman très prenant sur une jeune femme noire qui enquête sur des événements étranges dans le quartier où elle a grandi, un quartier de Brooklyn en pleine gentrification. Le côté thriller était prenant et la critique sociale très intéressante, mais j’avais eu beaucoup de mal à lire le début de ce roman où RIEN n’allait bien pour l’héroïne. Sa mère était à l’hôpital, elle était en plein divorce, sans attache, et presque chaque scène était hantée par les micro-agressions de ses nouveaux voisins plus ou moins racistes et par la peur inhérente à chacune de ses interactions.

Mais dans le cas de When no one is watching, je pense que l’inconfort était délibéré, et qu’il avait un but très précis : celui de te faire ressentir, le temps d’un roman seulement, la colère, la peur et la frustration d’une jeune femme qui devient « l’étrangère », « l’indésirable » dans le quartier où elle a grandi.

Dans le cas de l’Instinct du mal, je n’ai pas trouvé autant de justifications.

Pour ce roman, le problème pour moi n’était pas tant la malchance ou les échecs des personnages principaux. Là-dessus, l’évolution était assez classique, rien de particulier à noter (à part, bien sûr, le fait que les personnages oublient l’enquête principale pendant la moitié du roman !). Mais ce que j’ai trouvé pénible, c’est que 100% des interactions des personnages aient été conflictuelles, à un point parfois un peu ridicule. A un moment, Marino, un des enquêteurs principaux, est appelé par le FBI qui lui annoncent… qu’ils ne lui diront rien. Quand Marino arrive sur la scène de crime tout au début du roman, il demande à un des policiers en faction d’appeler l’enquêtrice qui était là lorsque certains objets ont été catalogués. Le policier refuse, et ensuite l’enquêtrice refuse aussi de donner des informations à Marino, alors qu’ils sont collègues. Alors oui, la mauvaise coopération entre les différents services de forces de l’ordre aux USA, c’est un trope classique, et c’est souvent un trope efficace : on menace de retirer l’enquête aux héros, et ils doivent être plus rapides ou cela permet de ne pas fournir des informations trop tôt aux personnages. Le problème dans ce roman, c’est qu’aucune interaction ne se passe bien ! Non seulement la coopération est compliquée, les témoins ne veulent pas parler, etc, ce qui est assez normal mais les personnages ne s’entendent pas non plus entre eux (et c’est je crois un effet secondaire du fait que ce tome est le énième de la série, il y a trop de passif).

Lucy et Jaime, en couple, sont au bord de la séparation. Kay Scarpetta crie sur son mari Benton parce qu’elle est stressée. Benton et Marino se détestent, en grande partie parce que Marino a agressé Kay dans le passé (alors qu’il était bourré). La relation entre Kay et Marino est tendue, parce que même s’ils s’apprécient, c’est dur de passer outre ce genre d’événements. Lucy a littéralement tué le fils de Marino (il allait tuer son père de toute manière d’après le résumé). Même la relation entre Kay et sa nièce Lucy est super tendue, pleine de culpabilité et de reproches. Et pris séparément, ces relations et ces réactions peuvent avoir du sens et être très humaines, mais l’accumulation est juste fatigante. 

En plus du fait que je n’ai pas envie de passer mon temps libre à lire des histoires de gens qui ne font que s’engueuler en permanence, ça ne rend pas les personnages très sympathiques. C’est parfaitement normal d’avoir des conflits, mais si tu es en conflit avec tout le monde tout le temps, et que toutes tes relations sont dysfonctionnelles, c’est qu’il y a un problème quelque part. Je ne demandais pas grand chose, juste qu’il y en ai deux qui ne s’engueulent pas pendant deux petites minutes… Juste une fois… Please…

En tout cas, ce constat m’a fait réfléchir, parce qu’effectivement les conflits pris séparément m’intéressaient dans la majorité des cas, et étaient plutôt bien écrits. J’avais seulement envie d’une petite seconde de complicité, de voir en quoi tels ou tels personnages faisaient une bonne équipe.

Leçon retenue : tout ne peut pas tout le temps aller mal. C’est le contraste qui fait l’intérêt : une discussion houleuse sera d’autant plus efficace si on peut la comparer avec une discussion complice (et le protagoniste paraîtra moins antipathique s’il arrive à être sympa avec quelqu’un de temps en temps !)

Conclusion

Globalement, j’ai trouvé cette lecture intéressante. Ça m’a plutôt donné envie de lire les premiers numéros de la série, parce que j’ai l’impression qu’une bonne partie des défauts que j’ai trouvé à ce tome proviennent simplement du fait d’être le 17éme : les personnages ont un tel passif entre eux que ça devient difficile à gérer, et surement difficile aussi de renouveler les intrigues. J’ai vraiment eu l’impression de regarder la 7 ou 8éme saison d’une série policière qui commence à s’essouffler et qui rame à gérer 7 saisons précédentes de rebondissements.

Et j’en ai tiré des leçons qui m’ont paru intéressantes…

Parfois, il est plus facile d’apprendre en regardant les « erreurs » que les réussites : par exemple, l’alternance des hauts et des bas est invisible quand elle est bien faite, il est plus facile de voir son importance quand elle n’est pas là…


J’espère que cet article vous a inspiré. Est-ce que vous avez lu beaucoup de Patricia Cornwell ? Est-ce que vous avez un tome en particulier à me conseiller ?

Est-ce que vous aussi vous avez eu un déclic en lisant un bouquin ?

Dites-moi tout dans les commentaires…

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