Utile ou pas ?

Faut-il lire Le Guide du scénariste de Christopher Vogler ?

C’est l’heure pour un nouvel épisode de ma série Utile ou pas ? où je commente et critique des livres sur l’écriture…

Vous pouvez retrouver les critiques précédentes ici :

Cette semaine on s’intéresse au Guide du scénariste de Christopher Vogler. Je n’avais pas entendu parler de lui avant de lire ce livre (qui m’a été conseillé par B.B. Hara sur Tweeter), pourtant Vogler a travaillé longtemps chez Disney (notamment sur le Roi Lion…) et son Guide serait actuellement une lecture obligatoire dans plusieurs grands studios hollywoodiens…

Il s’agit du texte qui a donné lieu à l’interprétation qu’on connait actuellement du monomythe… Un texte important donc. Et pas d’inquiétude, il ne se limite absolument pas au cinéma comme son titre français le laisse entendre.

  • Titre français : Le Guide du scénariste
  • Titre original : The Writer’s Journey
  • Auteur : Christopher Vogler
  • Parution : 1992


Le Guide du scénariste de Christopher Vogler

Résumé et concept

La structure du Guide est très simple.

Tout l’ouvrage est centré autour de l’analyse du « Voyage du Héros », qui lui donne par analogie son nom anglais (the Writer’s Journey = le Voyage de l’Écrivain). Cette idée est tirée du célèbre livre de Joseph Campbell : Le Héros aux mille et uns visages. Campbell y décortique les mythes et récits de toutes les civilisations pour en tirer des idées et une structure commune qu’on appelle le monomythe en français, ou le Voyage du Héros. L’ouvrage de Campbell n’est absolument pas un livre de conseil d’écriture, c’est une analyse, descriptive plutôt que prescriptive, de différents motifs qui se retrouvent dans les contes et légendes de la Terre entière.

Dans le Guide, Vogler reprend l’analyse détaillée et académique de Campbell pour en faire, comme son nom l’indique un guide pour les auteurs.

Dans la première partie, Vogler décrit rapidement le Voyage puis se penche sur les différents archétypes de personnages qu’on retrouve couramment dans les histoires.

Dans la deuxième partie, il détaille l’une après l’autre les douze étapes du Voyage, en analysant leurs implications, les variations les plus courantes, les archétypes qu’on y retrouve le plus souvent, etc.

Le Guide contient également une bonne quantité d’appendices où il développe des notions supplémentaires telles que la polarité dans le récit ou la catharsis. Il détaille les éléments du Voyage du Héros dans plusieurs films, dont Pulp Fiction et Titanic.

Le Guide du scénariste en 3 idées

Le Voyage du Héros

Tout le Guide est basé sur le Voyage du Héros, inspiré par les théories de Joseph Campbell sur le monomythe (et dans une moindre mesure par Morphology of the folktale de Vladimir Propp). Il ne s’agit pas d’une formule mais de la description de structures et motifs qu’on retrouve constamment dans les histoires (quel que soit le média et la culture d’origine). Connaitre ces motifs donne une bonne vision de la structure narrative, une structure circulaire où le Héros revient à son point de départ grandi par son expérience dans un univers qui lui était inconnu.

Toutes les étapes et tous les archétypes ne se retrouvent pas dans toutes les histoires, et pas toujours dans le même ordre, mais ils sont très souvent là surtout lorsque l’histoire se rapproche du mythe ou du conte.

le Voyage du Héros
Schéma du Voyage du Héros par Vogler

Des archétypes

Les archétypes ne correspondent pas à des personnages « obligatoires » dans une histoire, mais à des fonctions données dans la narration. L’archétype peut être réparti sur plusieurs personnages (héros compris), et un même personnage peut prendre la fonction de plusieurs archétypes selon le moment de l’histoire.

Les archétypes décrits par Vogler sont les suivants :

  • Héros : je pense que vous voyez à peu près ce qu’est un héros… Petite remarque : « héros » ne veut pas seulement dire « homme blanc jeune en bonne santé hétérosexuel cis-genre »^^.
  • Mentor : le mentor enseigne quelque chose au héros. C’est souvent un vieux barbu (type Gandalf ou Dumbledore), mais pas forcément…
  • Gardien du Seuil : le gardien empêche le héros d’aller plus loin, mais ce n’est pas forcément un ennemi. Il est là pour tester le héros.
  • Héraut : le héraut est un messager, souvent présent dans le premier acte pour pousser le héros à partir à l’aventure. Il peut être un émissaire de l’antagoniste qui lance un défi au héros, il peut aussi être un allié, comme Hagrid qui annonce à Harry qu’il est un sorcier.
  • Métamorphe : le métamorphe est un personnage qui change aux yeux du héros : par exemple en changeant de camp ou en dévoilant soudain une personnalité totalement différente.
  • Ombre : l’ombre est un personnage opposé au héros, en général un antagoniste, qui va représenter soit le pendant des idées et valeurs du héros, soit leur « côté obscur ».
  • Allié : c’est quelqu’un qui… *roulement de tambour* aide le héros. Incroyable non ?
  • Trickster (« arnaqueur »/ »farceur ») : Loki et Ulysse sont tous deux des tricksters : des personnages intelligents qui vont essayer de s’en sortir par la ruse plutôt que par la force. Le trickster peut aussi avoir la fonction de comic relief, littéralement « soulagement comique », c’est à dire de personnage humoristique dont le but est de faire redescendre la tension narrative lorsque c’est nécessaire.

Douze étapes

  • Le Monde ordinaire : cette étape correspond à la situation initiale, le héros est dans son univers.
  • L’appel de l’aventure : introduction de l’élément perturbateur, le héros est poussé à quitter son quotidien, ou à changer lui-même.
  • Refus de l’appel : cette étape permet d’établir les enjeux. Le héros a de bonnes raisons de ne pas se lancer dans l’aventure (trop dangereux, etc).
  • Rencontre avec le Mentor : le mentor va pousser le héros à se lancer, en lui enseignant les règles du nouveau monde (qui n’est pas forcément un monde fantastique mais peut simplement être un nouveau travail comme dans Le Diable s’habille en Prada, ou le monde de la drogue comme dans Breaking Bad).
  • Traversée du Premier Seuil : c’est le premier obstacle ou test que va rencontrer le héros.
  • Tests, alliés, ennemis : après le premier seuil, le héros va rencontrer alliés et ennemis qui vont lui présenter de nouveaux tests.
  • L’approche du cœur de la caverne : c’est une phase de préparation avant l’épreuve finale, le calme avant la tempête.
  • L’épreuve : le Héros est confronté à son pire ennemi ou à sa plus grande peur. Il ou elle parait souvent mourir pendant cette étape.
  • La récompense : après avoir vaincu l’épreuve, le Héros obtient (ou vole) ce qu’il cherchait.
  • Le chemin du retour : le Héros retourne dans son monde ordinaire avec la récompense. Ce n’est pas forcément facile, puisqu’il a changé. Il peut également être poursuivi pendant cette phase. Le Héros affronte les conséquences de sa victoire.
  • La résurrection : il s’agit de l’apogée du récit. C’est la dernière rencontre du Héros avec la mort, avant sa rentrée dans le monde ordinaire. Même si la mort n’est que symbolique, c’est le moment où va naitre la nouvelle personnalité du Héros.
  • Le retour avec l’élixir : c’est la dernière étape du récit. Le Héros est de retour et il a changé durablement. Ce qu’il ramène de son aventure aura le pouvoir d’améliorer son environnement.

Les Moins

Pour une fois, j’ai très peu de points négatifs à remonter sur ce livre. Je trouve qu’il atteint très efficacement l’objectif qu’il s’est posé : présenter et expliquer les éléments récurrents de la structure du récit.

Mais je vais être tatillonne et faire quelques remarques….

Le titre français

Encore une fois, la traduction française du titre est catastrophique. Non seulement elle perd la référence au Voyage du Héros (le thème central du livre !) mais elle sous-entend qu’il s’adresse uniquement aux scénaristes alors que le livre parle de storytelling au sens large, et non limité à un unique média. Et celui ou celle qui achète ce livre en pensant trouver un guide complet sur la manière d’écrire un scénario doit être bien déçu. Mais on ne peut pas le reprocher à Vogler…

Les appendices

Les appendices représentent un pourcentage important du bouquin, et sont assez décorrélés du reste. J’ai eu l’impression que Vogler en avait profité pour parler de notions un peu hors-sujet qui lui tenaient à cœur, ce qui n’est pas forcément un problème. Mais j’ai aussi trouvé que ces appendices étaient looooooooongs, et qu’il aurait pu exprimer ses idées de manière plus concise. C’est un de mes défauts : je déteste qu’on m’explique pendant des heures des trucs que j’ai déjà compris.

Une petite phrase qui m’a fait grincer des dents

Vogler a travaillé entre autres sur le Roi Lion et vers la fin du livre, il décrit comme l’idée à été développée (il a été chargé par Disney d’étudier Macbeth et de voir comment l’utiliser pour renforcer le scénario, la similarité entre les deux n’est donc absolument pas une coïncidence). Et il explique que le fait d’utiliser des animaux de la savane comme personnages était un très bon choix, parce que visiblement les spectateurs auraient plus de facilités à s’identifier à des animaux plutôt qu’à des personnes ayant une autre couleur de peau qu’eux… Oui, je sais, c’était en 1994, et oui c’est seulement une petite phrase au passage, mais c’est quand même un peu triste.

Une utilisation pratique réduite

Le Guide ne contient pas vraiment de conseils d’écriture. Ce n’est pas une critique qu’on peut lui apporter en soi, ce n’est pas son objectif, mais ne vous attendez pas à apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur l’écriture dans ce livre (pas même sur l’écriture de scénario d’ailleurs, le titre français est vraiment mauvais…)

Les Plus

Clair, simple et efficace

Le Guide est très bien structuré, clair, facile à lire.

Vogler prend le temps d’étudier les différentes variations possibles de chaque thème. Tous les archétypes et étapes sont illustrés par des exemples tirés du cinéma. Il s’agit en effet d’un guide efficace, non pas de l’écriture d’un scénario mais du Voyage du Héros.

Descriptif plus que prescriptif

La version de Vogler du Voyage du Héros n’est pas une formule. Non seulement il n’encourage pas à suivre point par point les étapes, mais il déconseille même de le faire. Pour lui, le Voyage du Héros ne doit pas servir de modèle, mais doit aider à renforcer une histoire, à diagnostiquer les problèmes et à débloquer l’auteurice en détresse…

Vogler encourage aussi à subvertir les archétypes et les étapes. Encore une fois, connaître les règles (ou plutôt ici les schémas classiques) permet de savoir pourquoi on les brise. J’apprécie ce genre de philosophie.

Un ouvrage fondateur

J’ai lu Le Héros aux milles et uns visages de Campbell l’année dernière (vu que tout le monde en parlait tout le temps), et j’ai été assez surprise de l’écart entre ce qui se trouvait dans ce bouquin et les résumés et explications que j’en avait lus auparavant. Maintenant, je sais pourquoi. La plupart des résumés du monomythe sont je pense tirés de l’interprétation de Vogler, et non pas du texte original de Campbell. Dans mon souvenir, par exemple Campbell ne parle pas tellement du personnage du mentor, qui est pourtant systématiquement évoqué en rapport avec le Voyage du Héros. Le texte original de Campbell est une analyse très académique des mythes et contient beaucoup plus d’étapes (17) que ce qu’on trouve habituellement.

Même s’il ne peut probablement pas recevoir tout le crédit, Vogler a l’air d’être en bonne partie à l’origine de la description du Voyage du Héros telle qu’elle est connue et utilisée actuellement. Il a su retranscrire un travail théorique en une structure simple qui s’applique à tous les types de média. C’est un travail plus qu’impressionnant, qui mérite reconnaissance.

Ce que j’en retiens

Personnellement, j’avais déjà lu le livre de Campbell, et j’étais déjà assez familière avec le Voyage du Héros de par mes lectures. Je n’ai pas eu l’impression d’apprendre énormément de choses nouvelles, même si ça m’a probablement fait du bien de me rafraichir les idées sur la question. Le moment où Vogler détaille chaque étape et ses variations m’a bien fait réfléchir, et c’est toujours intéressant.

J’ai aussi aimé le parallèle que Vogler fait entre le Voyage du Héros et le « Voyage de l’Auteur » comme indiqué dans le titre. Effectivement, le Voyage du Héros évoque simplement la façon dont l’humain surmonte des difficultés, et c’est autant vrai dans la fiction que dans la réalité. La réflexion sur la fonction des histoires dans l’évolution psychologique de ses lecteurices/spectateurices est un sujet passionnant (même si seulement survolé dans le Guide).

Conclusion : utile ou pas ?

Le Guide du scénariste de Christopher Vogler se concentre sur la notion de schéma narratif. Si vous voulez en apprendre plus sur le Voyage du Héros, ce livre est parfait pour vous. Si vous voulez un livre plus généraliste pour apprendre à écrire un roman, passez votre chemin…

Est-ce que vous avez lu le Guide du scénariste ? Qu’en avez-vous pensé ? Et n’hésitez pas à me conseiller des livres pour ma série de critiques !

10 réflexions au sujet de “Faut-il lire Le Guide du scénariste de Christopher Vogler ?”

  1. Je suis rassuré! Pour le coup je me sentais un peu seul de ne pas avoir été émerveillé par le guide de Vogler! Il est bien, donne beaucoup de très bons conseils mais je n’ai pas été transporté du tout. Je sais pas trop non plus à quoi je m’attendais mais je garde de bien meilleurs souvenirs de celui de Campbell même s’il est beaucoup moins accessible que celui de Vogler!

    En tout cas un très bon article ! :):)

    1. C’est un bon résumé de mon expérience de ce livre : c’était intéressant, mais ça ne m’a pas éblouie^^. Dans le genre, j’ai préféré l’Anatomie du scénario de John Truby (sur lequel je ferais sans doute un article, quand j’aurais trouvé comment relire la version que j’ai acheté pour ma défunte kindle sur ma kobo…)

  2. Jusqu’à présent, je n’ai lu que des analyses ou résumés de Vogler, justement, et je me demandais si sa lecture en valait vraiment la peine, tant il semble digéré et re-digéré par bon nombres d’auteurs ou de scénaristes…Cela semble quand même assez intéressant de posséder cette ouvrage, comme une petite « bible » à consulter en cas de besoin 🙂

    1. Je ne sais pas si c’est le meilleur bouquin à utiliser comme référence (il y a peut-être de meilleurs résumés) mais Vogler a quand même fait un sacré boulot et je pense que ça vaut le coup de le lire. Et du coup ça vaut le coup de lire Campbell aussi (mais c’est un peu plus ardu^^). Mais peut-être que c’est juste que j’aime lire des livres sur l’écriture^^

  3. Bonjour,

    Quelle édition avez-vous lue ?
    Vu que certains lecteurs se plaignent d’éditions contenant de nombreuses pages de publicité, et en plus avec une mauvaise qualité d’impression.

    Merci pour votre retour.

    1. J’ai lu la 3éme édition du Guide du Scénariste, aux éditions Michael Wiese Productions (c’est une version anglaise). Je n’ai pas eu de soucis avec cette version, qui était d’ailleurs très joliment illustrée avec des gravures et des lettrines en début de chapitre.

  4. Bonjour,
    Est ce que la version française vaut le coup ? édition Dixit ? J ai lu des commentaires moyens la concernant…Est elle fidèle a l originale ? ou y a t il une autre plus proche ?
    Merci

    1. Bonjour, je n’ai lu que la version anglaise, je ne sais pas du tout ce que donnent les différentes traductions ! Mais j’espère que d’autres personnes pourront peut-être répondre…

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