Ecrire un monde meilleur

Écouter d’autres voix

Je crois avec ferveur que les arts (en particulier la littérature et le cinéma) ont la capacité de faire évoluer les mentalités. Il m’est donc difficile de ne pas écrire un article en rapport avec l’actualité.

Seulement, je suis blanche (le genre à qui on demande si ça va AVANT que j’ai donné mon sang^^), et toute mon expérience du racisme est perçue « de l’extérieur ». Comme la fois où je sortais d’un afterwork avec une vingtaine de collègues, et où des agents RATP ont contrôlé le seul d’entre nous qui ne soit pas blanc. Où quand ma collègue colombienne a raconté qu’une banque lui avait fait des difficultés pour un prêt étudiant parce que « les gens comme elle » risquaient de ne pas rembourser.

Mais il est très différent d’être simple « spectatrice » du racisme, ou de le vivre au jour le jour.

D’autres voix

Je vous propose donc une liste de livres et de films que j’ai aimés et qui évoquent l’expérience du racisme sous une forme ou une autre. Et sauf erreur de ma part uniquement des œuvres dont les auteurs et autrices sont effectivement des personnes de couleur, parce que c’est le moment de donner la parole à celles et ceux qui en sont trop souvent privé.

Ce n’est absolument pas une liste exhaustive, simplement le reflet de ce que j’ai pu voir ou lire récemment et qui me parait pertinent.

Et en dehors de la question du racisme, vous pourrez trouver ici un recueil d’œuvres écrites par des auteurices noir.e.s compilé par Seji de la chaine Youtube The Artisan Geek (je ne peux pas vous dire si la chaine est intéressante, je viens de la découvrir). Il s’agit encore d’une ressource en anglais, n’hésitez pas à ajouter dans les commentaires si vous avez des recommandations ou des liens de ce genre, en particulier en français.

Il est facile de se dire que le racisme n’existe plus, quand on n’en est pas la cible, il est donc important d’écouter celles et ceux qui en sont victimes. Et de manière générale, quelle meilleure manière de comprendre quelqu’un différent de soi que de le lire ? Donc voilà, des suggestions de lecture et de visionnages^^.

Série : Dear White People

Caractéristiques :

Série de 3 saisons créée par Justin Simien (basée sur son film du même nom), diffusée depuis 2017 sur Netflix.

NB : je n’ai vu que la première saison, et je n’ai pas vu le film, mes remarques ne sont donc basées que sur cette première saison.

L’histoire :

Samantha White, étudiante métisse sur un prestigieux campus universitaire américain, anime une émission de radio intitulée « Chers amis blancs » (le « Dear white people » du titre) pour dénoncer le racisme sur le campus, racisme mis en lumière par l’utilisation du maquillage blackface par certains élèves blancs lors d’une soirée étudiante.

Mais la série ne se limite pas à l’histoire de Samantha, chaque épisode explore le point de vue d’un personnage différent, vivant dans la même résidence qui n’accueille que des étudiants et étudiantes noirs.

Pourquoi c’est intéressant :

Dans un contexte où on discute de violences policières, Dear White People contient une des scènes les plus marquantes sur le sujet, le genre dont je me souviens sans problème 3 ans après l’avoir vue. Il ne s’agit pas de violence physique ici, simplement de l’illustration glaçante du danger que peut représenter la police pour une personne noire (dans le contexte des Etats-Unis modernes).

En suivant plusieurs personnages, la série explore avec nuance les questions d’identité : être une personne de couleur n’implique pas la même expérience pour chacun et chacune. En particulier, j’ai vraiment apprécié la réflexion sur l’engagement politique dans cette série. Samantha par exemple, est très engagée contre le racisme, en particulier en le dénonçant dans son émission de radio, son engagement est donc surtout fondé sur la confrontation directe. A l’inverse, le personnage de Troy veut être élu représentant des élèves, ce qui lui permettrait d’agir directement, mais le force à faire des compromis. Je simplifie, mais le traitement qu’en fait la série est vraiment intéressant. Globalement, j’ai vraiment été impressionnée par cette série, et par sa capacité à présenter des personnages très différents les uns des autres, notamment en terme d’opinions, sans donner de réponse simpliste.

Film : Get Out

Caractéristiques :

Film d’horreur/thriller américain de 2017 réalisé par Jordan Peele

L’histoire :

Chris, un jeune photographe noir américain, accepte de passer pour la première fois un weekend dans la propriété des parents de sa petite amie, Rose. Rose est blanche, et issue d’une famille aisée, et Chris est inquiet de la réaction de ses beaux-parents, qui ne le connaissent pas encore. Pourtant, ils semblent l’accueillir à bras ouverts. Ce qui n’empêche pas le malaise de Chris d’augmenter, surtout lorsque tous les amis, très chics, de la famille débarquent pour leur réunion annuelle…

Pourquoi c’est intéressant :

Get Out est un film d’horreur, même s’il ne ressemble pas à l’idée clichée qu’on peut se faire de ce genre de film (tonnes d’hémoglobine, jump scare à gogo et monstres assoiffés de sang). Pour créer la tension de départ, Peele se base presque uniquement sur le malaise du personnage principal, un homme noir dans une propriété remplie de riches blancs. Même s’il y a quelques événements étranges (notamment liés aux rares autres personnages noirs qu’il rencontre), toute la montée en tension repose sur la couleur de peau du héros, une déclaration politique assez forte. En plus de cela, Peele a choisi de ne pas traiter des racistes tels qu’on les représente habituellement : quelques personnes isolées, incultes et violentes, et de montrer une autre forme de racisme, plus insidieuse. La majorité des personnages de Get Out ne sont pas ouvertement hostiles (à part peut-être un policier, parce que oui, la police joue un rôle à plusieurs reprises dans ce film, et pas tellement un rôle rassurant). Les parents de Rose en particulier, font tout ce qu’ils peuvent pour mettre Chris à l’aise et pour montrer leur ouverture d’esprit… ce qui ne fait que souligner à quel point ils le traitent et le considèrent différemment, même si eux-même ne se pensent pas racistes. Le film est très efficace pour montrer à quel point certains comportements, qu’on pourrait avoir de bonne foi (et qu’on pourrait avoir en tant que spectateur/spectatrice…), peuvent être dérangeants et aliénants pour la personne qui en est cible.

Et en plus de ça, c’est aussi un excellent thriller^^.

Livre et film : BlackKklansman

Caractéristiques :

Livre autobiographique de Ron Stallworth publié en 2014, qui a donné lieu à une adaptation cinématographique en 2018 par Spike Lee.

L’histoire :

En 1972, Ron Stallworth est le premier homme noir à intégrer le Colorado Springs Police Department. Intéressé par le travail d’infiltration, il est d’abord envoyé en civil assister à la conférence de Kwame Ture, un activiste pour la cause noire-américaine. Ensuite, il répond à une annonce dans le journal à propos d’une antenne locale du KuKluxKlan, et réussit à infiltrer l’organisation, principalement par téléphone, et en se faisant remplacer par un collègue blanc (et juif) lorsqu’il doit être présent en personne. Il rentre en contact avec les plus haute sphères de l’organisation, et obtient même son certificat d’adhésion, signé de la main de David Duke lui-même…

Grâce à son infiltration, Ron réussit à mettre de sérieux bâtons dans les roues de l’organisation (la version du film est un peu plus spectaculaire, mais n’enlève rien aux accomplissement du vrai Ron Stallworth).

Pourquoi c’est intéressant :

Contrairement à Get Out qui traitait d’une forme plus « discrète » (mais pas forcément moins dangereuse) de racisme, BlackKklansman s’attaque directement à la figure du Grand Méchant Raciste : le Ku Klux Klan. Le film prend une tournure comique, parce qu’évidemment, il est très drôle (et en même temps pas tant que ça) de voir un membre du Ku Klux Klan dire au téléphone à Ron qu’il n’aurait aucun mal à identifier un homme noir juste à la voix s’il en entendait un… Mais contrairement à beaucoup de films historiques qui ont tendance à sous-entendre que le racisme est resté dans le passé, BlacKkKlansman crie haut et fort qu’il est toujours présent aujourd’hui, notamment en établissant un parallèle plus que clair entre le racisme des années 70 et les événements de Charlottesville en 2017 (manifestation menée par l’extrême-droite américaine, lors de laquelle un suprémaciste blanc a tué une contre-manifestante anti-raciste et blessé 19 autres personnes avec sa voiture-bélier). Le message est clair : l’idéologie du Ku Klux Klan n’a pas disparu, même si elle peut se cacher sous d’autres dénominations, et elle est toujours aussi dangereuse.

Oh, et bien sûr, dans le film, il y a une scène où Ron, sous couverture, est arrêté par la police… On discerne comme un motif…

Film : Sorry to bother you

Caractéristiques :

Comédie satirique de 2018 réalisée par Boots Riley

L’histoire :

Cassius Green a désespérément besoin d’un travail, sous peine de se faire expulser du garage qu’il loue en tant qu’appartement. Heureusement, il réussit à décrocher un job de télémarketing, pour lequel il se révèle extrêmement doué. Alors que ses camarades se mettent en gréve contre leurs conditions de travail catastrophiques, Cassius gravit les échelons. Jusqu’à ce que…

(Je ne vais pas plus loin, je ne veux pas gâcher le déroulement du film, qui est assez… surprenant, c’est le moins qu’on puisse dire).

Pourquoi c’est intéressant :

Encore un film hautement politique, même si celui-ci tire un peu plus sur l’anti-capitalisme que l’anti-racisme, en traitant notamment de l’exploitation des employé.e.s par les grosses corporations. Mais comme le racisme est aussi systémique, c’est-à-dire entretenu par les lois, les règles de la société, il y a une concordance importante entre la couleur de peau et le fait de faire partie des classes les plus pauvres (ce qui explique par exemple en ce moment des taux de mortalité au coronavirus beaucoup plus élevés… yep), et l’écrasante majorité des personnages de Sorry to bother you ne sont pas blancs, ce qui est tristement assez rare pour être remarqué.

Le film utilise aussi une idée intéressante, principalement pour des raisons de comédie, mais avec des implications plus sérieuses : pour évoluer dans le télémarketing, Cassius apprend à utiliser sa « voix de blanc ». Pour devenir un bon vendeur, il doit évacuer de sa diction toute trace de son ethnicité…

Mentions spéciales :

En bonus, je vous rajoute quelques titres qui ne rentrent pas exactement dans les critères que je m’étais fixés, mais qui peuvent être intéressants malgré tout :

  • La Couleur des sentiments (roman de 2009 par Kathryn Stockett)

Un beau livre sur la condition des domestiques noires américaines dans les années 60, popularisé par un film du même nom. Il m’avait plutôt touchée, mais l’autrice est blanche, donc il ne rentre pas dans mes critères pour cet article.

  • Tout s’effondre (roman de 1958 par Chinua Achebe)

Un roman qui ne parle pas de racisme, mais illustre la vie d’Okonkwo, un jeune Igbo dans le Nigéria pré-colonial, et l’impact de l’arrivée des britanniques, et avec eux du christianisme sur la vie de son clan. C’est une époque sur laquelle je n’avais jamais rien lu et j’ai trouvé vraiment intéressant à la fois le côté chronique de la vie dans un clan Igbo, mais aussi l’illustration de la façon dont le christianisme a pu s’implanter dans cette culture en dépit de ses traditions. Et Tout s’effondre est a priori un des pères de la littérature africaine moderne, en soi, ça mérite de jeter un coup d’oeil^^.

  • Les Figures de l’ombre (film de 2016 réalisé par Theodore Melfi, adapté du livre Hidden Figures de Margot Lee Shetterly)

Le film raconte l’histoire vraie de Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson, trois femmes noires qui ont joué un rôle important dans les programmes de la NASA. Katherine Johnson a vérifié à la main les calculs de trajectoire pour la première mission américaine envoyant un homme en orbite, à la demande express de l’astronaute. Mary Jackson devient la première femme noire ingénieure à la NASA en 1958, en suivant des cours du soir dans une université autrement réservée aux blancs. Dorothy Vaughan a été quant à elle, la première femme afro-américaine à devenir responsable d’équipe à la NASA, en apprenant en autodidacte la programmation informatique et le Fortran, et en l’enseignant à son équipe.

Le film parle bien sûr de racisme (par exemple le fait que Katherine Johnson est obligée de traverser le campus pour aller aux toilettes, parce que son bâtiment n’en a aucun pour les femmes noires…), même s’il est globalement optimiste, et réalisé par un homme blanc.

Malgré tout, je ne résiste pas à vous parler d’un film qui célèbre des femmes de couleur, informaticiennes et mathématiciennes, tellement talentueuses qu’elles ont réussi à progresser dans leur domaine respectifs malgré tous les obstacles… Allez-y les filles, faites des maths et des sciences !

Conclusion

J’espère que ma petite liste vous intéressera. Surtout, n’hésitez pas à citer d’autres livres et films dans les commentaires ! Ma liste est tristement limitée, et comporte surtout beaucoup de films américains récents…

En parlant de mes lectures, je critique tout ce que je lis sur Instagram, mais je me doute que le recoupement entre mon audience sur Instagram et celle de mon blog est assez faible. Est-ce qu’un article récapitulatif de mes lectures, avec de courts résumés et commentaires vous intéresserait de temps à autre ?

En tout cas, bonne lecture !

2 réflexions au sujet de “Écouter d’autres voix”

  1. Merci pour cet article ! C’est une très belle initiative 🙂
    J’avais adoré BlackKklansman et La Couleur des Sentiments. Je me note les autres pour y penser.

    Sur ce thème, je pense aussi :
    – au film Green Book, sur une tournée réalisée dans les années 1960 par un pianiste noir avec son chauffeur blanc dans les Etats du Sud
    – au film Le Majordome, inspiré de la vie d’Eugene Allen, majordome à la Maison Blanche pendant 34 ans
    – à la série Self-Made, sur Netflix, sur la carrière de Madam C.J. Walker, première femme d’affaires afro-américaine à devenir millionnaire par elle-même au début du XXème siècle

    1. Merci ! J’ai entendu parler des trois, mais je n’en ai vu aucun pour le moment.
      D’ailleurs, je viens de jeter un coup d’oeil, l’héroïne de Self-Made est jouée par Octavia Spencer. Octavia Spencer qui joue aussi Dorothy Vaughan dans Les Figures de l’Ombre, et Minny dans La Couleur des Sentiments… Les personnages de couleur dans les films hollywoodiens sont encore tellement en minorité qu’on retrouve souvent la même poignée d’acteurs et d’actrices.

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